Généalogie sociale et culturelle de la participation

Ce court article s'interroge sur les racines historiques, épistémologiques, philosophiques, ainsi que sur les conditions sociales, techniques et politiques qui ont favorisé l'émergence de la démarche participative.

Il tente de montrer comment l'étude de la participation peut inclure, dans son champ d'analyse, des approches tributaires à la fois de la sociologie de la connaissance et de l'imaginaire, de l'épistémologie philosophique et de la complexité, comme les considérations plus théoriques sur la dialectique et les systèmes sociaux.

 

 

Généalogie sociale et culturelle
de la démarche participative

Thomas Seguin

 

La démocratie participative est aujourd’hui un objet à la fois scientifique et politique qui est le théâtre de nombreux investissements. Nombreuses sont les revendications sociales autour de cette nouvelle approche qui questionne autant le politique dans son essence même que dans les mécanismes de son action concrète. Bien sûr de nombreux travaux critiques ont démontré les limites d’un tel modèle, l’espace crée par ces démarches reste un lieu de légitimation, de disqualification (Blatrix, 1999). Il ne se départ par d’intérêts prédominants, de stratégies d’imposition, d’illusion et de mise en scène. Néanmoins cette approche s’impose graduellement comme un prolongement quasi naturel des démocraties modernes, elle semble répondre à des besoins croissants de liaison sociale ainsi qu’à la nécessité d’une forme technique et organisationnelle mieux adaptées aux réalités du monde contemporain.  

Malgré tous les angles critiques sur cet objet, nous ne pouvons dissimuler l’évidence de son ancrage dans l’élaboration des politiques publiques, dans les manières de faire autant que dans les discours des acteurs institutionnels. Une des questions centrales qui subsistent concernent la manière dont la démocratie participative serait un approfondissement de la démocratie. Principalement, il s’agirait de savoir de quelles idéalités historiques et culturelles, cette démarche est-elle constitutive ? En effet, les investissements imaginaires qui en découlent relèvent de la mobilisation de traditions de pensée qui sont relatives à des conceptions substantielles de la notion de démocratie. Historiciser la démocratie participative implique de comprendre sa généalogie culturelle, politique, scientifique, pour la replacer, dans le même temps, sur des terrains plus contingents. Suivant une démarche comparative, nous pourrions probablement souligner l’enracinement de la participation dans des cultures spécifiques, dénotant des imaginaires ou des idéalités distinctes. Dans les cultures où elles se pratiquent, il est probable que la participation prennent différentes formes anthropologiques qui seraient relatives à des usages et coutumes, à une structuration sociétale singulière, une histoire particulière. Dans cette optique, nous proposons de contextualiser l’émergence de la démarche participative dans la société occidentale européenne à partir de quatre moments. Précisons, avant de débuter, que toute généalogie ne peut être que partielle et sélective. S’interroger sur les sources d’une telle conception et mise en œuvre du politique permet de saisir la philosophie générale qui irrigue les méthodes mises en œuvre. La généalogie favorise la mise en perspective de la démocratie participative à travers des événements politiques comme des conditions socioculturelles qui sont directement liés à l’exercice participatif.   Sur un plan philosophique, nous cernons les racines de la démarche participative dans la déconstruction de la métaphysique occidentale qui s’est déroulé tout au long du siècle dernier. Du point de vue épistémologique. Il ne faut pas sous-estimer le soubassement métaphysique de toutes les formes d’action politique, en ce que la refonte de la rationalité philosophique s’accompagne généralement d’une formulation politique, institutionnelle ou idéologique. Si la dialectique de Hegel a par exemple été un des fondements des institutions modernes et représentatives, sa déconstruction par Nietzsche, Heidegger ou Husserl, constitua le ferment d’un questionnement plus large qui aura des répercussions profondes dans les philosophies contemporaines plus proches de nous. Pour résumer, nous pourrions dire que l’approche moderne postulait qu’une seule opinion maîtresse, supérieure, définissait le vrai, instituait de l’universel et du bien commun. L’approche dite postmoderne s’oppose à la dialectique hégélienne qui clôt le processus de représentation, en affirmant que la différence comme motif est un moment essentiel et positive de la fabrication du sens, et du fonctionnement intrinsèque de la dialectique. En ce sens, la dialectique hégélienne considérait la différence comme une contradiction à supprimer dans la synthèse, alors que la dialectique postmoderne considère la différence comme un élément actif et créatif dans la production du sens, valorisant ainsi l’expression du conflit. Parallèlement à son élaboration philosophique, la critique postmoderne est une critique sociale et politique. La contestation d’une vérité supérieure relève d’une critique de l’ethnocentrisme et de la conduite technocratique voire totalitaire de la politique. Il s’agit ici de contester l’énonciation de la vérité supérieure par une partie de la Culture, d’une Nation ou d’un groupe social. L’ensemble des expressions particulières méritent une écoute qui devient le fondement d’une politique non-oppressive mais aussi plus apte à cerner la pluralité sociale.    A travers les théories postmodernes, c’est bien la rectitude de l’objectivité qui a été ébranlé, particulièrement son déterminisme, sa linéarité et son unidimensionnalité. Le paradigme de la complexité fait partie d’un tel moment de la pensée occidentale, dans la mesure où il reprend les conclusions fondamentales à propos du constat de la différence, qui trouve, dans cette théorie, ses fondements dans les découvertes fondamentales de la physique et une épistémologie renouvelée. Schématiquement, un des éléments essentiels qui ces théories étaient que la vérité ne pouvait s’instituer que par la mise en commun de pluralité des perspectives. Dans le langage philosophique, cette épistémologie a revêtu le nom de perspectivisme. On ne peut omettre le fait que la démocratie participative est l’application politique du perspectivisme philosophique. Au moins devons-nous noter, la congruence de ce moment philosophique et du moment politique que nous connaissons. S’il était devenu impossible de « connaître » le réel avec la rationalité dont la modernité avait accouché, il était devenu évident qu’il était impossible de « gérer » la société avec les méthodes de gouvernements utilisées pendant la modernité politique. Historiquement, la remise en cause de la technocratie et des politiques d’expertise est précisément concomitante à l’émergence affirmée des théories philosophiques perspectivistes. Ceci n’est pas un hasard. Bien plus, au-delà de l’aspect historique, la prise en compte de cette interpénétration philosophique et politique peut nous indiquer des apports épistémologiques majeurs quant à la forme de l’action participative, prise et envisagée à partir de la théorie.     Sur un plan social, la différence philosophique s’incarna également dans les modalités de l’évolution sociale. Premièrement, une des conséquences de la modernité, et de sa radicalisation, constitue la différenciation de ce type de société. Conjointement, l’ouverture internationale fait émerger une multiculturalité. Par conséquent, les sociétés deviennent moins unitaires quant à la structuration organisationnelle, les systèmes de valeurs ou par rapport aux modes de vie. La pluralité sociale et culturelle entraîne une pluralité de conceptions de bien concurrentes qui ne s’expriment plus aisément dans la conception unique du législateur.   Deuxièmement, plusieurs phénomènes ont engendré une forme revendication sociale dans la participation aux politiques publiques. Certainement, la multiplication des acteurs sur la scène publique provient de  l’apparition des organisations non-gouvernementales et de la société civile organisée, durant les années 1990. Cependant, plusieurs autres facteurs ont eu une incidence sur l’évolution du mode participatif. En effet, la démocratisation du savoir, l’élévation du niveau de formation, la dissémination de l’information comme des outils technologiques de création de contenus, sont des facteurs socio-techniques déterminants dans la formation d’une disposition politique propice à la revendication participative. Mieux formés, mieux informés, les citoyens sont devenus plus critiques vis-à-vis du point de vue institutionnel, ils ont, par ailleurs, développé un rapport plus critique vis-à-vis de l’autorité. Dans cette nouvelle ère, le savoir narratif qui trouvait sa légitimité dans sa transmission et son énonciation, est substitué par la recherche de la preuve, ou la démonstration. Dès lors, le rapport de défiance à l’encontre des institutions trouve son pendant dans les normes de transparence et de responsabilité qui se sont affirmées aux creux des dernières années du 20ième siècle.   Enfin, la différenciation a provoqué un regain d’individualisme. Ce phénomène a posé un problème à la socialisation politique et a renforcé les problèmes issus de la défiance citoyenne vis-à-vis des institutions. En d’autres termes, les sociétés contemporaines sont le théâtre de la disparition des instances de socialisation, ce qui touche également la socialisation politique spécifiques aux formes de la démocratie représentative et des parties politiques modernes. Les risques sont conséquents lorsque l’on constate un défaut de socialisation politique qui s’exprime de la même manière dans l’abstention et dénote l’essoufflement de la démocratie représentative. La démocratie participative et sa démarche inclusive répond donc à la nécessité de recréer des liens au sein de la communauté politique délibérative, pour éviter que cette socialisation ne se produise en dehors des  processus politiques ou contre eux.     Sur le plan européen, il est trop souvent oublié que ce sont les institutions européennes, par le biais de la commission européenne, qui a contribué fortement à développer la réflexion administrative autour des démarches participatives. Suite au référendum de Maastricht en 1992 qui fit trembler les édifices de la construction européenne, les fonctionnaires de la Commission européenne, qui défendent l’intérêt communautaire et donc l’intégration, ont pris conscience qu’il n’était plus possible de poursuivre le développement de la nouvelle Union européenne d’alors sans changer radicalement la manière de la construire. Ils définissaient un passage délicat entre l’intégration négative, c’est-à-dire purement économique et consistant à supprimer les barrières, et l’intégration positive, c’est-à-dire politique et démocratique, qui nécessitait une adhésion citoyenne. La méthode Jean Monnet, directement inspirée par la technocratie française, ne suffisait plus à créer cette adhésion. L’Union européenne, et son approfondissement, ne pouvait plus se réaliser sans les peuples, ces derniers faisaient, lors du référendum de Maastricht, leurs entrées, sur la scène européenne. C’est pourquoi les conseillers politiques du secrétariat général entreprirent de travailler avec plusieurs chercheurs européens, sur le projet de la gouvernance européenne. Une des conclusions de ce projet qui déboucha sur un livre blanc, incorporait les éléments qui devaient faire partie d’une nouvelle posture institutionnelle et d’une nouvelle stratégie. Elles étaient majoritairement axées sur de nouvelles procédures d’échange dialogiques autour de la règle et des processus d’apprentissage collectif. Il s’agissait pour les concepteurs de ce projet d’ancrer l’européanisation dans les sociétés nationales en les associant plus étroitement aux objectifs, méthode et enjeux de l’Union européenne. De ce projet Gouvernance européenne de la Commission européenne découle les injonctions toujours répétées des conseils intergouvernementales européennes sur l’impérieuse nécessité de rapprocher les institutions des citoyens, et réciproquement.   Ainsi, après cette analyse généalogique succincte, nous pourrions affirmer que la démarche participative est issue, dans les sociétés de l’Europe occidentale, à la fois d’un mouvement philosophique et épistémologique de fonds, à la fois de nouvelles conditions sociales, politiques et techniques, inhérentes au développement social lui-même, ainsi que, d’une volonté politique institutionnelle.   Thomas Seguin est sociologue à l'Université de Montpellier et ATER à l'Institut Universitaire de Technologie de Chalon-sur-Saône (Université de Bourgogne).      

 

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