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[CR] "Le terrorisme. La tentation de l'abîme" de Frédéric Neyrat

Note de lecture

Recension par Sandrine Bretou de :
 
 
 
 
   Frédéric Neyrat (2009)
   Le Terrorisme. La tentation de l'abîme
  Paris, Larousse, coll. Philosopher, 218 p.
 
 
 
 
 
Entamant par une citation du renommé Gianfranco Sanguinetti et son fameux Du Terrorisme et de l'Etat, Frédéric Neyrat donne ainsi le ton à son ouvrage. Loin de légitimer cette violence, il veut en soulever les fondements de manière la plus objective possible, approchant d'une éthique pour la compréhension du terrorisme. Se projetant sur une critique de la démocratie de type occidental, il veut ainsi enlever « tout ce qui nous empêche de penser » (p. 8). Toute pensée réductrice est soigneusement évitée, du style : terrorisme + islam = islamisme. Sans une adéquate réflexion, le terrorisme devient vite le Mal, une monstruosité voire une inhumanité. Les acteurs usant du terrorisme sont souvent assimilés à des nihilistes, anarchistes, psychopates ou encore des pervers. Une fois cette étiquette de terroriste établit à une personne ou un groupe, celui qui le combat est alors du côté du Bien, il fait lui, une guerre juste, et le « phénomène terroriste » devient ainsi un « phénomène signifiant total » (p. 9) d'envergure politique et morale. Ainsi les termes de résistant, libérateur, guerrier, combattant irrégulier ou encore de partisan auraient très bien pu remplacer celui de terroriste, et il serait dès lors légitime de se questionner  sur le caractère stratégique du terme par ses utilisateurs. Dans tous les cas, c'est un terme à fortes controverses, comme « piégé » (p. 11) mais qui relève bien d'une totalité. Le terrorisme est son propre média et moyen de communication, « l'acte se veut tranchant, forcément destructeur, il a toujours à voir avec la mort, réelle, symbolique ou imaginaire. Comme si chaque acte absolu– total, unique et définitif – impliquait, au minimum la possiblité de la mort, du suicide, du sacrifce... » (p. 13) L'auteur souhaite ici comprendre pourquoi, dans ce climat « à fort taux de contrôle », toute dissidence ou singularité devient un potentiel danger, « comme un premier pas vers l'attentat » (p. 14). En définitive, comprendre le terrorisme implique nécessairement de le voir « sur fond du monde » (p. 15), en effet l'acte rencontre un contexte devenu global.
 
Gérard Chaliand, grand spécialiste des conflits armés, voit le terrorisme comme un instrument, une technique. Mais cette conception instrumentale est-elle la meilleure façon de comprendre l'ensemble des terrorismes? Quant à François Heisbourg, directeur de la Fondation pour la Recherche Stratégique et président de l'International of Strategic Studies, parle d' « hyperterrorisme » pour qualifier une certaine globalisation entraînant la suppression du dialogue entre terroristes et l'État car aucune compensation n'est attendue, ni rançon, ni libération, ni restitution. Avec Jean Baudrillard, c'est par le « théorème de la part maudite » de la société que nous abordons les phénomènes sociaux « paradoxaux et paroxystiques de dérèglement » (p. 21). C'est ainsi que nous avons les vues de différents auteurs et spécialistes du sujet : avec G. Chaliand une analyse en termes de techniques et moyens par une approche transhistorique, et en termes d'actes avec J. Baudrillard, tournés sur les « phénomènes extrêmes », potentiellment dangereux pour le cours normalisé de l'existence.
 
Dans un premier temps, il faut distinguer le terrorisme de la guérilla, même si parfois celui-ci peut devenir un substitut à la guérilla. « Si la guérilla est l'arme du faible, le terrorisme est l'arme du plus faible encore » écrit G. Chaliand. Les deux pouvant très bien se combiner aussi, le but du terrorisme étant de marquer les esprits psychologiquement. Pour Raymond Aaron, c'est la guerre psychologique qui est la plus violente. Avec J. Baudrillard, c'est dans l'acte symbolique et sa réversibilité que nous abordons le don et le contre-don. « La dimension symbolique est susceptible de devenir le théâtre d'un affrontement » (p. 30), mais c'est le moment du retour, du contre-don et ainsi du symbolique qui peut devenir une arme. Dans la théorie du don maussien, il s'agit de toujours rendre plus, il s'établit alors entre le terroriste et le pouvoir, un « défi symbolique ». Constat que l'on peut faire en examinant différents évènements liés à la Fraction Armée Rouge, ou encore les attentats du 11 septembre, en tant que réponse à la « superpuissance américaine ». La particularité du terrorisme contemporain est sa mondialisation. « Le terrorisme contemporain ne révèle aucun 'clash' des civilisations, mais le clash du monde avec lui-même. » (p. 34) Ne révélant rien, il ne fait que porter à son extrême les choses du monde. « Le spectacle du terrorisme impose le terrorisme du spectacle. » écrit J. Baudrillard dans les années 70' (Le Ludique et le policier). D'où le théorème de Mr. Smith, directement inspiré du film Matrix, « quand le système devient viral, tout vire au viral et se retourne contre la virulence mondiale. » (p. 37) En considérant la chose, par la technique et les moyens, avec G. Chaliand, c'est chaque individu qui est « virtuellement » un terroriste. « Devenue immanente à elle-même, l'humanité génère l'ennemi de l'intérieur et sécrète toutes sortes de métastases inhumaines. » (p. 39) C'est ainsi que pour J. Baudrillard, le terrorisme n'est pas tant politique, que sa propre « caricature transpolitique » (p. 39).
 
« Le terrorisme est multiple » (p. 45), mais risque toujours de manquer de sens dans sa priorité à l'action face à la médiation. Ce sont toujours les actes qui sont importants et non les déclarations, mais ces actions se trouvent précédées d'expériences sociales et politiques, et les discours idéologiques s'y insérent aisément. On peut ainsi rattacher le terrorisme à des causes révolutionnaires, malgré le fait que pour l'opinion publique, le terroriste sera toujours un nihiliste, visant seulement la destruction. Par contre, si nous voyons désormais le terroriste comme une sorte de révolutionnaire, on peut l'envisager sans arme, sans violence, sans mort, soit-elles seulement symboliques. Les acteurs utilisant les explosifs et autres violences matérielles, perçoivent cette utilisation comme un moyen, loin d'un certain romantisme, « c'est la situation, la nécessité qui l'exige, la force des choses. » (p. 55) On met trop souvent le terroriste dans la case de la criminalité, le réduisant à ses faits d'armes, usant même parfois de décrets d'exception, allant des peines d'emprisonnement très lourdes à des conditions très dures de détention et  de garde-à-vue. C'est ainsi que la question des prisons est souvent au centre des revendications d'organisations usant de violence. Une situation politique pouvant vite se transformer en une situation militaire. Pour Theodore Kaczynski, il faut une révolution, armée ou non, mais dans tous les cas, il faut qu'elle soit globale, tout comme l'est le système (p. 69). La seule façon de rompre le système, c'est en l'affaiblissant de l'intérieur, en l'éprouvant par le stress. Montrer à la masse qu'il existe un contre-idéal, « les minorités agissantes feront le reste » (p. 70). C'est ainsi que F. Neyrat entame une analyse critique du nihilisme et ses accusateurs. Ces nihilistes qui « ne veulent rien - ou presque -  car ils veulent le rien. » (p. 72) De façon philosophique, « est nihiliste celui qui fait preuve de scepticisme, jusqu'au doute radical, jusqu'à la remise en cause des valeurs établies. » (p. 74) C'est un « hérétique qui touche à la religion officielle [...],insupportable, parce qu'il ne croit en rien. » (p. 74) Chez les penseurs, tout est fait pour penser que, dès l'instant où l'on touche ou prend en compte le néant, l'on est nihiliste. « Aujourd'hui, le nihislite est celui qui ne croit pas à la démocratie telle qu'elle s'affiche. Qui doute non seulement des Droits de l'Homme, mais de la place même de l'homme. » (p. 78) L'anarchisme est un autre « soupçon », une autre façon de parler de terrorisme. En prenant un exemple tel qu'avec Serge Netchaïev, F. Neyrat expose les vues d'un théoricien prenant la violence de façon bien tranchante. Dans son Catéchisme révolutionnaire de 1869, S. Netchaïev montre que le peuple doit souffrir pour arriver à se révolter, pour « finalement épuiser la patience du peuple et le pousser au soulèvement général. » (p. 80) Le révolutionnaire lui, doit être voué à sa cause, sans avoir ni relation, ni même un nom. Mikhaïl Bakounine, quoiqu'un temps partageant les idées de S. Netchaïev s'en éloignera pour cause de grosses différences d'opinions concernant notamment les moyens utilisés : « l'action pour l'action » (p. 80). « La destruction, pour l'anachiste Bakounine, ne va sans projetconstructif, sans espoir ni croyance. » (p. 80) Ainsi pour ce dernier, il y a toujours du négatif dans le positif, toute action aussi « bonne » soit-elle comportera toujours un sens négatif, prenant cette contradiction comme une vérité. Pour M.  Bakounine, dans la destruction, le positif du négatif doit « être absorbé passionnément. » (p. 81) Dans une incessante renaissance, Bakounine voit l'obligation de la destruction pour le passage, afin d'assouvir un « plaisir créateur » (p. 81). C'est ainsi que la « violence est justifiée par le désir d'émancipation » (p. 82), mais celle-ci, à la différence de S. Netchaïev, ne serait qu'éphémère, juste le temps que les « ennemis de la révolution » n'aient plus d'armes pour s'y opposer, il sera alors inutile « d'user de la guillotine ». La confiscation et la vente des biens seraient bien plus une pénitence pour eux. C'est l'État qui pose problème, il faut le détruire, ainsi que sa base « naturelle » : la propriété privée (p. 83). Ces deux penseurs marquent à leur manière, différents chemins libertaires, mais d'autres sont tout aussi connus et mériteraient un exposé de leurs idées (Pierre Kropotkine 1842-1921, en réveillant l'audace du révolté ; Enrico Malatesta 1853-1932 et son « fait insurrectionnel » ; Emile Pouget 1860-1931 et le sabotage).
 
L'usage de l'explosif est particulièrement intéressant. Dangereux bien sûr pour la victime, mais également pour son utilisateur. « L'acte détruit la scène, emporte le sens, le pulvérise. Tel est la caractère autodestructeur du terrorisme. » (p. 85) Par l'histoire de la voiture piégée, l'auteur nous offre un bon exemple de ces explosifs. « L'attentat à la voiture piégée n'est aveugleque pour mieux donner à voir l'étendue des dégâts » (p. 87). Les cibles peuvent être changeantes si elles deviennent inaccessibles car trop protégées, l'idée est de changer de cibles, en s'attaquant à celles accessibles et souvent sans résistance (comme les grands magasins pour l'ETA, les monuments et oeuvres d'art pour la Cosa Nostra, les lieux de tourisme pour Al Quaida et ses franchisés). « L'histoire atteste de la réalité virale de la voiture piégée » (p. 87). De la charrette hippomobile explosée en septembre 1920 à Wall Street à une motorisation en 1921 en Espagne, par les anarcho-syndicalistes, l'explosif « auto-mobile » peut-être utilisé par beaucoup : nationalistes, révolutionnaires, voyous, brigands, etc. Un autre point intéressant relevé par Frédéric Neyrat, est ce fameux transfert de compétences. « La ligne historique qui traverse les bombes roulantes est elle-même explosive, et le virus essaime par transferts de compétences. » (p. 89) Par exemple, nous retrouverons un général d'Indochine en pleine guerre d'Algérie prônant l'utilisation de la voiture piégée, puis certains vétérans de l'OAS dans les rangs du GAL (Groupe Anti-terroriste de Libération, monté clandestinement par le gouvernement espagnol, en collaboration avec la police française, pour lutter contre et tuer des militants basques de l'ETA). Idem pour de hautes formations américaines dipensées aux services secrets pakistanais notamment, les formant à différents explosifs, dont l'ANFO, celui utilisé par l'IRA. Les groupes et les alliances s'avèrent à cette lumière-ci multiples et assez réversibles. « L'usage de la voiture piégée s'inscrit parfaitement dans un monde devenu majoritairement urbain. » (p. 90) Ainsi le terrorisme et la guérilla urbaine se confondent. C'est un symptôme clair de la globalisation des savoirs. Même dans des climats hyper-sécurisés, dotés de caméras, de détecteurs, la voiture piégée reste presque invisible, indétectable, sinon à suspecter tout le monde, et de plus, les attentats dans les cas d'inaccessibilité à certains sites, se déplaceront sur d'autres plus vulnérables, pour sûr les moins rentables. « Ce sont les structures sociales de l'urbanité globale qui se révèlent et se forment tout à la fois au travers de l'engin piégé.[...]Le moyen de destruction massive : c'est le monde lui-même. » (p. 91) En fin de compte, nous nous rendons vite compte, à l'instar de Mike Davis, que le terme de terrorisme est un vulgaire concept attrape-tout. Quand on se réfère à la littérature, et notamment au surréalisme, on voit bien en citant André Breton, que « l'acte surréaliste le plus simple consiste, révolvers au poings, à descendre dans la rue et à tirer tant qu'on peut, dans la foule. » (André Breton, Second manifeste du surréalisme) « Parce que le terrorisme est aujourd'hui le symptôme à la fois d'une absence de sens et d'un appel de sens. » (p. 97).
 
L'objectif de l'auteur est clair : « parvenir au final à penser l'actualité du terrorisme. » (p. 105) Par les précédentes analyses, un constat : le terrorisme se trouve à la croisée des chemins de la globalisation et de la souveraineté. « Le 'terrorisme' dévoile l'état ultime de la souveraineté lorsque celle-ci ne peut plus être retenue par rien, par aucun cadre politique, étatique ou autre » (pp. 105-106). Ainsi, l'acte lui-même n'est pas révolutionnaire, c'est la possibilité révolutionnaire qui ouvre à l'acte. La globalisation a alors des effets politiques non négligeables, comme croiser des paradoxes : marxisme et islam, impérialisme et contre-impérialisme, mais aussi et surtout, l'idée même de souveraineté des États-nations (p. 106). « Le terrorisme serait ainsi un acte à prétention souveraine évoluant dans un cadre global, de remise en cause de la souveraineté » (p. 106). Mais le paradoxe fondamental du terrorisme tout comme celui de la démocratie, c'est qu'il est sa propre limite. Par son acte de clarification, il embrouille tout autant. Le premier terrorisme historique serait celui de l'État, celui associé à la Révolution française. Mais cette identification est « hautement problématique » (p. 108). Cette pensée primaire, malheureusement trop connue, viendrait de l'hypothèse selon laquelle « les acteurs de la Terreur révolutionnaire comme les terroristes usent de violence, provoquent la mort et une 'certaine' terreur psychologique. » (p. 109) Ce qui est surtout vrai, c'est « l'illimitation » du terrorisme.« Comprendre ce que recouvre la réalité du terrorisme, cette réalité mal découpée, c'est commencer par analyser la logique de la souveraineté, qui a trouvé son moment de révélation avec la Révolution française » (p. 109). Ce moment révolutionnaire nécessite une certaine violence, que Walter Benjamin qualifie de « fondatrice de droit », consistant à établir un nouvel ordre, dans le sens où « toute fondation politique est violente » (p. 111). Celle-ci en amène d'autres du même type, selon W. Benjamin. Dans l'ouvrage de Sophie Wahnich La Liberté ou la mort. Essai sur la terreur et le terrorisme, « deux gestes sont à proscrire : le premier, qui répudiela Révolution au nom de la Terreur ; le second, qui séparela bonne Révolution (1789, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen) de la mauvaise période (1793, la décapitation du roi, la mise en place du 'tribunal extraordinaire', la loi des suspects, la loi de Prairial). [...]La Terreur n'est pas qu'une période de destruction et de mise à mort, elle est aussi ce moment où s'élabore la 'construction des liens sociaux' nouveaux, nous dit Sophie Wahnich. » (pp. 112-113) En fin de compte, la Terreur « doit d'abord être analysée comme une 'dynamique d'économie émotive fondatrice, ressortissant du sacré et de la vengeance' » (p. 113). Comme le soulève F. Neyrat, « chaque moment de fondation révolutionnaire s'emploie à réactiver une scène anthropologique fondamentale. » (p. 113) C'est en ce sens que la Terreur est une réponse aux émotions populaires et demandes souveraines. Elle est donc indissociable de « l'exercice de la souveraineté » (p. 113). Avec l'exemple de la Terreur, la question de la différenciation entre vengeance et justice est expliquée. « Là où la justice s'effectue sur la base d'une communauté supposée homogène (celle de citoyens par exemple), la vengeance révolutionnaire est un moment de constitution identitaire qui met en jeu la mort de l'autre et le sacrifice de soi » (p. 114). Cette réponse politique qu'est la Terreur, est aussi une façon d'endiguer un certain déchaînement de la souveraineté en tant que défense du corps communautaire. Ainsi le plus dangereux dans les moments révolutionnaires reste la souveraineté (p. 116).
 
Avec Michel Foucault, le pouvoir est une relation, « un réseau », qui se propage et se diffuse, il y en a partout, par contre la souveraineté se définit par sa rareté. L'un comme l'autre ne sont pas des substances, mais pour des raisons fort différentes. Chacun y va alors de sa thèorie. Jean Bodin qui considère que « la souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d'une République » (p. 117). Carl Schmitt ne reconnaissant aucune puissance suprême, et Thomas Hobbes la considérant comme un « Dieu mortel » venant de l'homme, dans le sens où l'incommensurable relève de la souveraineté. Cette dernière est un acte qui « se délie de toute mesure en donnant la mesure » (p. 118). Ainsi C. Schmitt dans sa Théologie politique continue de penser que « l'acte souverain est un acte décisif [...], jamais le souverain n'agit parce qu'il a voulu mais parce qu'il veut. »(p. 118) On déclare alors un peuple souverain, mais en fait, restant dans cette logique c'est au peuple de se déclarer comme tel. Et Joseph de Maistre d'accentuer cela dans son ouvrage De la Souveraineté du peuple : « Qu'on organise les pouvoirs comme on voudra : il y aura toujours, en dernière analyse, un pouvoir absolu qui pourra faire le mal impunément, qui sera donc despotique sous ce point de vue, dans toute la force du terme, et contre lequel il n'y aura d'autre rempart que celui de l'insurrection » (p. 119). Malheureusement, l'article 35, oeuvre de Robespierre, qui n'était ni plus ni moins que le droit de résistance à l'oppression a été purement et simplement supprimé, considéré comme une porte ouverte aux « brigands » armés. Ainsi, nous voyons clairement que le « terrorisme » est avant tout un « nom contre-révolutionnaire » (p. 120).
 
Sur les positions de Lénine, nous distinguons deux types de terrorisme, celui d'en haut, nommé ici terrorisme d'État, et celui d'en bas, contre l'État. Ce qui importe alors, c'est de comprendre où s'inscrit l'action terroriste. « La politique est une question de cas. Pragmatique du terrorisme en action. » (p. 123) Pour Lénine, seule la guerre révolutionnaire est juste, et si elle est légitime, elle ne peut, par contre, servir à « une petite politique nationaliste » (p. 123), une guerre juste ne peut donc qu'être à visée internationaliste. La question reste toujours à en définir les moyens. « Attentif à la situation », Lénine ne rejette aucune forme de lutte. « Quant au pacifisme, c'est le meilleur moyen... pour ne rien obtenir » (p. 124). De plus, la bourgeoisie accusant les révolutionnaires de terroristes ont la mémoire courte, ne se rappelant pas de leur propre utilisation du terrorisme pour accéder au pouvoir (1649 en Angleterre, 1793 en France), soutient Lénine. Ainsi, « c'est le dispositif historique qui donne le sens du terroriste » (p. 124).
 
L'on reproche souvent au terroriste d'en faire trop, Lénine lui, trouve qu'il n'en fait justement pas assez, mais aussi de ne pas être assez violent et puissant. La seule question pour lui concerne la possiblité d'accroître et d'intensifier la force du terrorisme. Il refusa la guérilla, la trouvant trop inorganisée et qui pourrait mener à la désobéissance. En fait, Lénine considère que le terrorisme doit être complètement intégré à la pratique révolutionnaire, devenant terreur de masse, et luttant ainsi contre le terrorisme individuel, véritablement lui, contre-révolutionnaire. Cette terreur de masse est alors nécessaire, toujours liée à la situation. Le problème pour cette pensée est le temps que doit durer cette guerre. Il y remédie en trois points essentiels : « réprimer la répression des exploiteurs » qui risqueraient de revenir au pouvoir, « conjurer les tentatives de restauration », ainsi que « se méfier de la petite bourgeoise qui hésite et balance » (p. 128). Ainsi tant qu'une vraie et bien réelle démocratie ne sera pas en place, la terreur sera nécessaire. Penser alors que Lénine est un « pervers politique » serait une vision bien courte et simpliste. En effet, ce qui est en jeu dans le léninisme, c'est bien la souveraineté politique, et que l'étape essentielle de dictature tient au fait que la classe révolutionnaire n'est pas assez développée, et donc faible. La dictature est donc une contribution à l'oeuvre révolutionnaire (p. 130). C. Schmitt la nommera plus tard la « dictature de souveraineté », les deux auteurs s'accordent sur le fait que ce n'est qu'une étape, c'est-à-dire relève du caractère temporaire de la dictature.
 
L'acte terroriste étant toujours lié à une conjoncture, une situation politique, Frédéric Neyrat montre la nécessité de spécifier le terme de politique, il s'inspire très largement de C. Schmitt pour cela, et notamment en regard au « partisan motorisé ». Tout d'abord, F. Neyrat nous prévient qu'il faut dans un premier temps « se débarasser de ses identifications essentialistes » afin d'expliciter le sens du politique. « Le critère du politique n'est pas pour Schmitt l'organisation ou l'administration de la société – qu'il nomme 'police' - , ni la question de l'accès au pouvoir et des rivalités générées par cet appétit, ni encore un domaine 'd'activité propre', mais 'seulement le degré d'intensité d'une association ou d'une dissociation d'êtres humains dont les motifs peuvent être d'ordre religieux, national (au sens ethnique ou au sens culturel), économique ou autre'. » (p. 135) Le critère du politique étant basé sur la distinction « ami/ennemi », il nous permet d'exprimer ainsi le degré extrême d'union ou de désunion. Ce qui fait de la politique un concept polémique, possèdant ainsi nécessairement une aptitude à la guerre, la lutte, le « sacrifice obligé » (p. 135). Le partisan est un combattant en opposition à l'armée régulière. « Un combattant régulier trangresse la loi étatique ; sa lutte est donc illégale. » (p. 136) Entendu que la seule guerre légale est celle d'État souverain à Etat souverain, en d'autres termes interétatique. Pour justifier de sa lutte, le combat du partisan ne peut être réduit à un acte criminel. Il est détaché de l'Etat mais toujours rattaché à une cause. Cette dernière peut bien évidemment être encadrée par un parti. Par contre, cette définition du partisan ne peut qu'être refusée par l'État, qui le considère plutôt comme un « séditieux » (p. 137). Mais cette conception reste encore trop large. Quatre caractéristiques doivent être relevées pour le partisan : son irrégularité, le « haut degré d'intensité de l'engagement politique », la forme de son combat avec un « haut  degré de mobilité du combattant actif », et enfin son « caractère tellurique » en d'autres termes, ses liens avec la population autochtone ainsi qu'avec la configuration géographique (p. 138).   C'est donc, un type de combat plutôt défensif. Le combattant a un ennemi réel et non absolu au sens schmittien. Mais pour C. Schmitt, cette « pseudo limitation » notamment géographique ne tient plus, car le partisan a tendance dans ses actions à une illimitation, ce n'est plus une position purement défensive, car « cette illimitation de l'action partisane est d'abord l'effet d'une confusion entre l'activisme du partisan défenseur de son territoire et l'activisme révolutionnaire, 'force d'agression mondiale'. Il faut distinguer : le premier s'inscrit comme irrégulier par rapport à la règle et aux guerres interétatiques, là où le second pousse cette irrégularité vers sa plus grande extrémité : c'est l'État en tant que tel qui devient le criminel à abattre » (pp. 138-139). Mais l'illimitation de l'action partisane tient aussi à l'évolution des techniques permettant « d'exterminer » l'ennemi. C. Schmitt le nomme le « partisan motorisé », car relié à un réseau ayant la « clandestinité d'un sous-marin ». « L'existence de ce réseau info-technique facilite son intégration à une 'direction centrale internationale et supranationale qui apporte son aide et son soutien' aux partisans, mais qui vise, en fait, 'une agression mondiale'. » (p. 140) Ainsi attiré par le progrés technique, le partisan voit sa motorisation s'amplifier, au risque de perdre tout son contact social. Il faudrait donc rajouter une cinquième caractéristique « technico-industrielle », mais celle-ci tend à annihiler la quatrième, la tellurique. Le terrorismeseraitainsi«  une sorte d'excroissance de la guerre des partisans. » (p. 142).
 
En prenant l'exemple d'Al-Quaida, F. Neyrat veut montrer que cette organisation n'est pas seulement un réseau, mais aussi « un signe ou un sigle de reconnaissance associé à certains actes terroristes » (p. 145). C'est ainsi qu'il en faut passer par l'étude des « coups de forces symboliques » qui vérifie le théorème de Mr. Smith, conçu précédemment par Jean Baudrillard. Alors, le terrorisme islamiste se situe « à la croisée d'une double détermination : la radicalité politique issue du fondamentalisme musulman et les effets de la globalisation » (p. 145). Les actions sont toujours alimentées par des textes, qui eux aussi, sont des coups de force, fournissant une même violence, et même une substance aux actions. Les déclarations d'un des grands penseurs de l'islamisme, Ayman al-Zawahiri, en font un excellent exemple. La guerre sainte est pour lui un devoir individuel, qui vaut « jusqu'à la libération de tous les lieux saints » (p. 146). Contrairement à la tradition, nous avons à faire ici à un jihad déterritorialisé, ainsi « ce sont les territoires musulmans qu'il faut libérer, pas la nation » (p. 146). « Bien entendu, il ne s'agit nullement d'abandonner l'objectif consistant à établir un Etat musulman au coeur du monde musulman : le nouveau jihadiste doit suivre un plan visant à s'établir sur un territoire au sein du monde musulman et y édifier un État islamiste. » (p. 147) L'idée est qu'avec les moyens du bord, accessibles à tous par définition, de petits groupes sèment la terreur, cela peut être n'importe qui, n'importe où et n'importe quand. Finalement, on peut « envisager la radicalité islamiste comme une sorte de réaction à l'exigence démocratique » (p. 154). « Quand le pouvoir se rapproche de la source populaire, qu'aucun ordre supérieur ne semble plus en mesure de légitimer le pouvoir terrestre, laissé dès lors à lui-même, on peut en effet voir apparaître des positions réactives, ou à proprement parler réactionnaires » (p. 154). Rejet de la démocratie, réaction à l'Occident colonial et phénomène de globalisation, tout cela fait que la situation gagne en complexité. Avec l'étude d'Olivier Roy, on comprend que le post-islamisme n'est pas à proprement parler révolutionnaire, il s'intégre au jeu des partis, du système des États-nations, voire même du nationalisme. L'islam ne serait ainsi q'un moyen de reconstruction de l'identité par nos temps de globalisation. Olivier Roy parle même d'un « passage à l'Ouest de l'islam » (p. 156). Ainsi les néo-fondamentalistes doivent produire une pensée sur « comment être musulman aujourd'hui au quotidien ». Mais F. Neyrat préfère dire que « l'islam n'est pas tant passé à l'Ouest qu'au globe. Et ce n'est pas la même chose, car la globalisation est bien plus qu'un phénomène occidental! C'est un mouvement qui emporte ces deux composantes, le mouvement de codification transnationale et celui d'individualisation » (pp. 158-159). Ainsi le partisan islamiste est bien le partisan motorisé de C. Schmitt, et par là, l'auteur a voulu démontrer qu'il nous est impossible de comprendre le terrorisme sans considérer le phénomène de globalisation. « Les intentions et les motifs économiques religieux et politiques se mêlent et forment un tissu de violence intempestive » (p. 163), comme les fenêtres publicitaires quand on navigue sur le net. Ainsi nous entrons dans un cercle vicieux d'illimitations, de débordements de causes et effets, faisant apparaître une possibilité d'ultra-violence dans chaque acte.
 
Nous l'avons bien compris, tenter une analyse du terrorisme sans penser la globalisation ne peut être envisagée. Ainsi avec Arjun Appadurai, comprendre ce que la globalisation fait à la violence, c'est aussi considérer que la violence est dans ce sens là pour « exorciser » le nouveau et sa peur, et comme si les minorités devenaient avec la globalisation, effrayantes. Pour A. Appadurai, il est du ressort de l'inexorable destin des nations à exterminer les ethnies minoritaires, d'où une nécessaire différenciation entre nation et ethnie. Cette dernière « est d'ores et déjà, et originellement, une construction consciente et imaginative des différences entre plusieurs groupes et leur mobilisation décidée ; d'autre part, et à l'inverse, que la souveraineté nationale est bâtie sur une sorte de génie ethnique, et qu'un chemin mène du génie national à une cosmologie totalisée de la nation sacrée, et de là à la pureté et au nettoyage ethnique » (p. 166). A. Appadurai souligne le fait qu'il sera toujours frustrant d'être dans une majorité. « Une identité, nous dit Appadurai, devient prédatrice lorsqu'elle se prend à vouloir annuler l'écart entre ce qu'elle est et ce qu'elle croit pouvoir être » (p. 168). Cette différence se ferait selon le même auteur sur le dos des minorités et ainsi, mieux appréhender pourquoi la capacité séditieuse des minorités serait purement imaginaire. Mais, « la globalisation, entendue comme échange généralisé, intensifie la possibilité de l'échange entre majorité et minorité ; la minorité n'est plus un cheval de Troie, puisqu'à la limite, ce cheval, c'est le monde » (p. 171). Et alors la minorité serait un rappel constant de « l'incomplétude de la pureté nationale » (p. 171). Dorénavant le terroriste doit être vu comme un « brouilleur de l'identité » (p. 172), plus encore, les « majorités incomplètes » en s'attaquant aux minorités déclareront probablement lutter contre le terrorisme. « En définitive, le terrorisme est seulement la face cauchemardesque de la globalisation » (p. 174). « Cela veut dire deux choses : que le terrorisme est l'effet de la globalisation, mais qu'il est aussi son agent » (p. 174). Il fabrique la globalisation dans le sens où il est facteur « d'hybridations, de croisements entre les flux de capitaux, de technologies et de religions » (p. 174). Enfin F. Neyrat nous explique une des nouvelles possiblités de massacre : l'idéocide. Ses cibles : des idées de civilisation. « Le civicide est le massacre adéquat au régime global ; il ne doit pas être pensé comme le 'choc des civilisations', mais, dit A. Appadurai, comme une 'civilisation mondiale des chocs' » (p. 177). Pour F. Neyrat, « si les violences identitaires sont donc dangereuses, ce n'est pas à cause de leur réussite possible, mais du fait de leur échec programmé, que l'on peut vérifier aux instants mêmes de leurs effectuations. » (p. 178)
 
Frédéric Neyrat se tourne pour finir sur un dernier point et non des moindre : la police. « Tous les Etats ont toujours été terroristes, mais ils l'ont été plus violemment à leur naissance et à l'imminence de leur mort. » (Gianfranco Sanguinetti dansDu Terrorisme et de l'Etat. Et en ce sens, commencer à se poser la question de savoir qui est l'ennemi dans cette guerre contre le terrorisme. Les États ont mis en place tout un tas de lois sécuritaires après le 11 septembre 2001. En France, les amendements de la loi sur la sécurité quotidienne (15 novembre 2001) et la loi de sécurité intérieure (18 mars 2003), en Angleterre l'Antiterrorism, Crime and Secutity (décembre 2001) et aux Etats-Unis, le Patrio act (octobre 2001). Elles ont surtout pour effet d'augmenter la suspiscion envers les étrangers. Mais ce genre de lois n'a pas vraiment attendu le 11 septembre pour émerger. En effet, nous avons en France « la loi d'orientation et de programmation relative à la sécurité du 21 janvier 1995 ou au Terrorism Act anglais de l'an 2000. Même le Cyber Security Enhancement Act nord-américain, adopté en juillet 2002, qui étend les pouvoirs de la police en matière de surveillance du Net, fut rédigé avant le 11 septembre! » (p. 180) Sur le plan européen et mondial aussi la police se met en réseau, avec Interpol en 1923 et Europol en 1999. D'où, comme le relève très justement F. Neyrat, « la prolifération des bases de données et des sytèmes de connexions informatiques internationaux (système Sirène, système d'information Schengen) » (p. 181). Nous le rappelons, tout le monde n'est certes pas un ennemi, mais peut le devenir. Remarquons en France, « la modification du code pénal relative au contrôle d'identité permet aux policiers d'opérer un contrôle alors que le comportement de l'individu n'est en rien suspect (à noter que cette loi date du 10 août 1993) ; et la loi française de novembre 2001 permet à des agents privés de surveillance ou de gardiennage d'opérer des fouilles 'préventives' sur les personnes et les véhicules. Ce que le sociologue Laurent Bonelli appelle une 'répression sans délits' et un 'contrôle sans infractions'. » (p. 182) Les nouveautés de la police préventive arrivent même à faire s'en exclamer Frédéric Neyrat, notamment sur le projet de loi sur la « rétention de sûreté », qui permet le maintien en détention d'individus qui ont pourtant fini de purger leur peine. Cela revient à juger des crimes qui n'ont pas été commis, faisant clairement penser au film Minority Report, d'après une nouvelle de Philip K. Dick. Mais c'est sur cette base préventive que les deux grands des Renseignements Généraux et de la Direction de la Surveillance du Territoire, respectivement Joël Bouchité et Bernard Squarcini, appuient leur argumentation, sur le fait que la France reste malgré tout, un territoire relativement épargné par le terrorisme : « Depuis 94-95, il y a un savoir-faire. Le système à la française permet de neutraliser avant même le passage à l'acte tout groupe ou individus susceptibles de commettre une action en France. Donc nous adoptons le principe de précaution et l'action préventive » (p. 183, déclaration de Squarcini). Ainsi ce n'est plus l'acte qui compte mais l'intention. Il semblerait que ce soit l'intention d'influencer ou de contraindre le pouvoir par intimidation qui détermine le terroriste, en tout cas dans le Patriot Act. Pour Jean-Claude Paye, c'est l'intention terroriste qui justifie les lois d'exception. Soit en reconnaissant l'acte terroriste mais reniant son caractère politiques, soit niant l'acte mais reconnaissant son caractère politique au niveau de l'intention (Patriot Act). Elles devraient toutes être des lois d'exception et donc temporaires. Mais elles au moins une autre fonction : « il s'agirait de réassurer la souveraineté de l'Etat, en s'assurant qu'il ne puisse exister d'acte politique autre que le sien » (p. 185). Pour Slavoj Zizek, l'acte politique se produit toujours dans l'urgence et du coup on prend le risque d'agir sans aucune légitimité. Celle-ci n'est pas garantie, même après-coup. Comme le note F. Neyrat, c'est une sorte de pari sur l'avenir (p. 186). « L'ennemi en définitive para-politique que nous construisons sous la figure du terroriste permet d'unifier la multitude des adversaires politiques réels avec lesquels nous interagissons dans nos luttes » (p. 186). S. Zizek tient à préciser que l'acte politique est légitime aux yeux de ceux qui l'exécute, mais peut être illégal, hors-la-loi. Dans tous les cas, il y a souvent une surréaction de la part des États et de la police face au terrorisme. La police préventive génère un certain nombre d'effets pervers, qui provoquent « ni plus ni moins que de la terreur » (p. 187). Politique de la peur développée par nos États, cela peut être à tous les niveaux et sur beaucoup de domaines : migrations, choc des cultures, religions, et je rajouterais désormais sanitaire. « Le terrorisme peut se loger dans n'importe quelle intention » (p. 188), d'où un certain nombre, toujours croissant d'alertes « préventives ». Et comme le disait déjà le directeur de la DST, l'absence d'attentats est la preuve du bon fonctionnement des  techniques. Et c'est tout le problème de la surréaction, mener une guerre froide sans fin, « parce qu'elle n'est pas une guerre et qu'elle vise d'abord et avant tout le maintien de l'ordre » (p. 189). Cette guerre ne peut que se retourner contre les populations. Le terrorisme serait ainsi une création de l'État, permettant de restaurer la confiance dans l'État, de trouver un ennemi commun à l'État et à la population, qui sera alors plus à même de déléguer sa souveraineté, et de voir diminuer ses libertés, ainsi que l'accentuation des contrôles policiers afin de combattre le « Mal ». « Autrement dit, les États-nations se cherchent aujourd'hui une nouvelle souveraineté – mais comment la trouver, comment la produire? C'est ici que la législation anti-terroriste trouve sa fonction » (p. 191). La décision souveraine s'énonce désormais pour partie juridique, les lois d'exception, avant anomiques, faisant violence aux autres lois, mais deviennent des lois ordinaires. L'exception de la lutte contre le terrorisme est susceptible alors de s'appliquer à tous. Et à juste titre, quand une loi d'exception devient la norme, on est en droit d'en appeler à une dictature. Il serait même normal de se poser la question si cette dictature souveraine n'est pas déjà possible aux États-Unis, par la promulgation en mai 2007 de la National Security and Homeland Security Presidential Directive, mais la France a aussi ce genre de loi martiale. Walter Benjamin parle de « fantôme » de la souveraineté politique pour désigner la police. « Si les États aujourd'hui créent des Guantanamo, des camps de rétention pour sans-papiers, si l'État crée des lois d'exception, c'est parce qu'il est impuissant et non pas parce qu'il est fort! » (p. 194) Désormais la guerre contre le terrorisme n'est qu'une vaste opération policière globale, les violences intérieures sont considérées comme des « guerres urbaines ». « Le problème est que plus l'État se sert de la police pour retrouver sa souveraineté, plus la police devient souveraine. » (p. 195) Pour F. Neyrat, « la police préventive ignore l'esprit et le temps ; c'est cela la terreur. » (p. 196) « Ce que le terroriste révèle par son acte n'est pas seulement, comme on l'entend trop souvent, l'existence de la 'répression', le monopole de la force armée et l'usage ordinaire de la violence légale pratiquée par la police. C'est aussi, et surtout, ce que le philosophe Walter Benjamin a nommé la 'violence de fondation', qui est la violence originaire de l'État. » (p. 205) Cette violence originaire, aucun État ne l'assume entièrement. Jacques Derrida dans Voyous, invite justement à un « renoncement inconditionnel à la souveraineté ». 
 
C'est un des ouvrages les plus complets et pertinents sur le sujet, il faudrait alors étudier la question du droit à la résistance, pour continuer l'immense travail de Frédéric Neyrat. Et si on a pris acte de la banalité de l'extrême, à l'ère globale, on voit que la guerre contre le terrorisme est une guerre perdue d'avance, essentiellement parce que ce n'est pas le problème majeur. Le terrorisme étant le fantôme de la souveraineté, faudrait-il se débarasser de la souveraineté pour voir disparaître le terrorisme? En fait condamner tout cela, reviendrait à une incapacité de « décider d'une autre politique » (p. 213). La guerre contre le terrorisme est seulement et définitivement une guerre « interne à l'univers capitaliste » (p. 216).