Epistémologie de l’évaluation des technologies controversées

   

REBER Bernard, Théories politiques, pluralisme éthique, épistémologie de l’évaluation des technologies controversées, thèse pour l'Habilitation à Diriger des Recherches, Université Paris 4 - Sorbonne, 1er juillet 2010

Résumé de la thèse

 

Philosophe politique et moral, j’ai essayé dans mes travaux de respecter les exigences propres à ces deux sous-domaines de la philosophie, qui sont parfois antagonistes, notamment en raison du pluralisme éthique qui marque nos sociétés. Ce souci n’est finalement pas si différent de celui d’Aristote dans son Ethique à Nicomaque, qui, contrairement à ce titre, souhaitait faire une science politique. Certes, il passait bien vite sur la question du pluralisme. Or, dans les philosophies et les théories politiques contemporaines, le « fait du pluralisme raisonnable » est tenu pour acquis par les auteurs majeurs du libéralisme politique, voire par certains philosophes politiques conservateurs. Pourtant, presque tous refusent d’aborder dans son entièreté le pluralisme éthique, dans ses diverses formes : pluralisme éthique des valeurs, des théories, voire tel qu’il apparaît dans le raisonnement pratique. Selon diverses stratégies, ces auteurs privilégient la coopération équitable entre individus libres et égaux, ou privilégient des règlements procéduraux (Habermas). J’ai essayé de remettre en cause ces propositions, d’une part par des arguments philosophiques, et, d’autre part, en mettant au point des études empiriques en sociologie éthique. Si on peut admettre les « difficultés du jugement » rawlsiennes, elles ne doivent pas servir d’étouffoir pour tout débat sur le plan éthique, même dans une société pluraliste. Au contraire, c’est le débat qui permet de préciser des lignes de désaccord qui ne sont souvent pas données d’entrée de jeu. Il en est de même pour la théorie de la démocratie délibérative, que j’ai choisi d’étudier plus particulièrement, qui exige d’argumenter, sans définir cette activité cognitive, se présentant pourtant comme un « organisme » pour reprendre le terme de Toulmin. J’ai défendu une théorie de l’argumentation dans une version dialogique et interdisciplinaire. Laisser se déployer et inspecter les différents éléments et les intuitions entrant dans l’évaluation et l’argumentation est donc préférable, comme j’ai essayé de le montrer, à toute abstinence épistémique et normative à laquelle conduisent la plupart des théories politiques contemporaines, hormis celles qui sont franchement pluralistes. De même, il n’est pas certain que ces difficultés du jugement aboutissent à des désaccords. J’ajoute qu’on peut très bien imaginer des issues politiques différentes du consensus ayant chacune ses qualités, comme des désaccords délibératifs, des compromis, des modus vivendi, voire certaines formes de marchandages. Des travaux de recherche collectifs auxquels j’ai pris une part active ont permis de montrer également que des marges de manoeuvre existent dans l’argumentation interinstitutionnelle orientée par les passages successifs d’accords. Accordons aux philosophes politiques le souci de la recherche du meilleur ordre possible pour une coexistence entre partis différents. Ce souci et cette hauteur de vue, ne sont pas ceux des philosophes moraux qui tendent souvent à ne défendre qu’une position à tous les niveaux de la philosophie morale, que ce soit celui de l’éthique appliquée, des théories normatives ou de la méta-éthique. Souvent d’ailleurs ils ne se situent qu’à un seul de ces niveaux. Si leurs efforts sont louables et contribuent à produire de nouveaux arguments ou des contrearguments au niveau de l’éthique appliquée, et, plus rarement, participent aux développements des théories éthiques et méta-éthiques, ces philosophes sont souvent monistes, défendant leur position comme la meilleure possible. Le pluralisme éthique n’est pour eux qu’un « marché concurrentiel » où ils doivent faire valoir la priorité de leur position, qu’elle soit universaliste ou particulariste. J’ai essayé de défendre l’existence d’un pluralisme rationnel au niveau des théories éthiques. Celui-ci se distingue du monisme (de valeur ou d’un principe prioritaire, ou encore naturaliste) sur un front, et du relativisme (culturel, subjectif, perspectiviste) sur l’autre. J’ai produit un tableau d’ensemble du pluralisme éthique des théories multi niveaux comme voies possibles de l’évaluation éthique en contexte de justification, avec 1) les types d’entités évaluées dans une perspective éthique normative, 2) les facteurs normatifs 3) les fondements dans les théories normatives fondationnelles. Les travaux empiriques que j’ai pu mener dans des contextes de justification ont révélé à la fois les limites de la sousdétermination de nombreuses philosophies politiques et celles de la peur de l’ouverture aux jugements individuels, lorsqu’il s’agit d’analyser les jugements de personnes, expertes ou citoyennes ordinaires, dans des évaluations collectives. Le privilège accordé dans mes travaux aux contextes de justification s’explique par le choix de traiter précisément de procédures innovantes d’évaluation collective, convoquant experts et citoyens ordinaires, en vue d’apprécier des technologies controversées, au sein de procédures obéissant à divers choix de design institutionnel. Elles sont reconnues internationalement sous l’expression d’Evaluation Technologique Participative (ETP). J’y décèle des tentatives courageuses de mise en politique publique d’une « éthique pour la civilisation technologique » qu’Hans Jonas s’était gardé d’initier, au regard de la difficulté. En effet, il faut tout d’abord affronter les problèmes du pluralisme éthique dans des espaces soumis à des règles de discussion issues de différentes théories politiques, que j’ai pu expliciter dans mes travaux sur la base de la présentation critique de critériologies européennes censées garantir la qualité de ces débats politiques. De plus, Jonas est affairé avec la question de savoir ce que peut une conscience à une période de réductionnisme naturaliste ou de dualisme. S’il décrète l’impossible « futurologie » des experts face aux conséquences de la puissance de nouvelles technologies, il n’entre pas en matière sur les controverses scientifiques dès qu’il s’agit d’évaluer ces dernières. J’ai donc essayé dans ma recherche pour rendre l’ETP plus cohérente, de traiter diverses questions qui balisent la mise en place de celle-ci, et notamment l’articulation entre valeurs épistémiques et valeurs morales, la co-dépendance entre évaluation scientifique et éthique, la co-argumentation et la co-délibération en contexte interdisciplinaire. J’ai essayé de réhabiliter le principe de précaution et la façon dont il caractérise les différentes sources d’incertitudes de tout travail scientifique. J’ai montré comment il permet de répondre aux limites de l’évaluation risques/bénéfices. J’ai levé le soupçon qui pèse sur lui dans de nombreux essais philosophiques, notamment anglo-saxons, ignorants de sa définition complète dans les textes de l’Union européenne. Certes, j’ai regretté une asymétrie dans la façon de traiter l’incertitude scientifique, et le refus d’instruire avec la même profondeur l’évaluation normative et la prise de décision politique. J’ai montré qu’il pourrait aider à répartir les disciplines évaluant des technologies et permettre de distinguer entre scientifiques et experts, ces derniers devant garantir un pluralisme épistémique intra-disciplinaire et interdisciplinaire dans la restitution de l’évaluation. J’ai donc abouti à une nouvelle théorie méta-éthique pluraliste qui espère se hisser à la hauteur de la puissance des technologies controversées actuelles. Elle constitue une contribution au projet Eco-éthique, présidé par T. Imamichi et dirigé par P. Kemp, auquel j’ai été associé, qui invite annuellement des philosophes asiatiques, américains et européens. Ce projet essaie depuis une trentaine d’années, dans une perspective comparatiste, tant culturelle que pour les styles de philosophie, de proposer une éthique cosmopolitique qui prenne en compte les conséquences de notre « conjoncture technologique », ontologiques, esthétiques et relatives au raisonnement pratique. J’ai instauré la discussion entre les propositions du philosophe de Tokyo, les divers types de syllogismes aristotéliciens et certains débats actuels en philosophie morale. Il n’est pas exigé des philosophes qu’ils cherchent à mener des travaux empiriques. Certes il arrive qu’on leur reproche leur manque de plausibilité. Pourtant, j’ai choisi d’investir un temps considérable afin de mettre au point diverses sociologies éthiques de l’évaluation, pour aborder à la fois les interactions langagières de tiers dans des espaces de justification, et le nouveau champs de recherche du design institutionnel, partagé entre philosophie et sciences politiques. J’ai dû répondre à des soucis relevant de l’épistémologie des sciences sociales et politiques, et notamment le lourd contentieux sur la ligne séparant de façon plus ou moins étanche, description (voire prédiction) et prescription, tout en tenant compte de débats en philosophie morale, très largement désintéressés par les travaux empiriques. Je me suis familiarisé avec diverses sociologies de l’éthique, des technologies et des controverses scientifiques. Après un investissement important plus méthodologique sur le traitement des matériaux linguistiques en sciences humaines et sociales (SHS), soutenus par des logiciels informatiques, j’ai proposé une méthode à même de restituer les propositions éthiques de tiers apparus dans des débats, abordés de façon comparative. Dans un souci de compréhension approfondie des évaluations scientifiques et éthiques dans le domaine de l’ETP, j’ai également tiré parti de mes premiers intérêts relatifs aux diverses philosophies de la technique. En effet, l’objet de l’ETP, n’est pas directement l’éthique, ni même les sciences, mais les technologies. En complément avec la discussion de certaines philosophies de la technique, j’ai étudié les façons dont les SHS se saisissent de ces « objets investis d’esprit ». Divers projets de recherche dont l’interdisciplinarité s’étend au-delà de la sphère des SHS, m’ont sensibilisé aux pratiques et aux discours de certains savoirs en sciences des technologies de l’information et de la communication (STIC), pour mettre petit à petit en place une épistémologie pratique des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC). Avec le mode d’existence propre des objets techniques, encore faut-il savoir sur quoi et selon quelles « prises » se greffent les jugements éthiques à leur endroit, pour les réinscrire dans des scénarisations des temps à venir. A cette occasion, j’ai pu réfléchir à la dette de certains schèmes de pensée de l’action à l’égard de certaines opérations techniques, reconnue par Kant, Husserl, Dewey et de façon très originale par Simondon. J’ai mis en discussion un aspect de sa philosophie d’inspiration phénoménologique avec la méta-éthique contemporaine de tendance analytique, afin de quitter une approche centrée sur les actes isolés, de revisiter pour le quitter le schème hylémorphique (forme-matière) pour une pensée de l’action en réseau, avec le souci d’unification des modes techniques et non-techniques de pensée. Mes travaux à venir entendent asseoir une épistémologie de l’évaluation des technologies controversées dans des cas où les questions évaluées sont reconnues comme explicitement bioéthiques. Avec le même souci d’un double investissement dans les domaines philosophique et sociologique pour y répondre, j’entends étendre la comparaison avec des pays hors de la sphère européenne et nord-américaine.

 

Thèse soutenue à Paris, le 1er juillet 2010 , devant le jury suivant :

Membres du Jury :

Pr. Jean-Michel Besnier, (éthique et philosophie des techniques), Université Paris 4 – Sorbonne, (directeur), Pr., Pierre Demeulenaere (sociologie), Université Paris 4 – Sorbonne, (rapporteur interne), Pr. Peter Kemp (philosophie), Université d’Aarhus (Ecole Universitaire d’Education), ancien Président de la Fédération Internationale des Sociétés de philosophie, (rapporteur externe) Pr. Jurg Steiner (sciences politiques), Université de Chapel Hill (Caroline du Nord) et Université de Berne, (rapporteur externe), Prof. Richard Bellamy (sciences politiques), University College (Londres), Pr. Jean-Marc Ferry (sciences politiques et philosophie morale), Université Libre de Bruxelles, (rapport, absent le 1er juillet)