S'engager pour et dans un autre monde. Ethnographie d'une initiative alternative luttant pour une transition sociale, politique et environnementale.

Autin Grégoire, S'engager pour et dans un autre monde. Ethnographie d'une initiative alternative luttant pour une transition sociale, politique et environnementale, thèse de doctorat en sociologie, Université de Montréal, 2020

 

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Résumé :

Dans le cadre de ma thèse, je me suis intéressé à Bioma, un collectif engagé dans l’agriculture urbaine et la permaculture, expérimentant des pratiques alternatives qui s’inscrivent dans une stratégie de « transition socio-écologique ». C’est un collectif qui s’inscrit pleinement dans le mouvement environnemental mais qui en redéfinit en partie les revendications et les perspectives en (ré)inventant de « nouvelles » pratiques collectives et en approfondissant des discours militants, sans s’engager directement dans des actions contestataires. L’objectif de ma thèse est d’analyser précisément comment ces pratiques alternatives se construisent et s’articulent à d’autres actions collectives afin de comprendre de quelle(s) manière(s) l’alternatif participe à un type de changement social. Et cela implique notamment de comprendre de quelles manières les pratiques alternatives en viennent à renouveler l’action collective, notamment en la démocratisant (Blee, 2012, Melucci, 1989).

Le modèle porté par l’alternatif, est un modèle de transition – qui se démarque ainsi des perspectives réformatrices et révolutionnaires de changement social. Cependant, le thème de la transition reste largement débattu, notamment concernant son contenu, sa forme, ses objectifs et sa potentielle radicalité. C’est en effet tout autant un thème utilisé par de grandes organisations internationales ainsi que par des gouvernements et des entreprises capitalistes que par des groupes issus de la « société civile » (Audet, 2015). Bien souvent, la « transition » est une coquille vide, un terme à la fois polysémique, faiblement conceptualisé et peu opérationnel. En étudiant précisément les tensions, contraintes et ambivalences qui sont vécues par Bioma, je reconstruis à la fois ce que peuvent être des pratiques alternatives, dans leur matérialité empirique, mais aussi la manière dont elles s’inscrivent dans un modèle spécifique de changement social par transition. Bioma promeut en effet un modèle de transition radicalement démocratique, « par le bas », caractérisé par ses dimensions localiste, antihégémonique et autogestionnaire. Cela me permet de participer au débat public autour de ce qu’une transition peut être et comment elle s’insère dans des pratiques militantes relevant des mouvements sociaux.

L’alternatif est un type d’action qui, bien que s’inscrivant principalement dans un mouvement social – ici le mouvement environnemental –, soutient, participe et s’articule fortement à d’autres mouvements sociaux. En ce sens, étudier les pratiques alternatives nous invite à sortir des approches majoritairement sectorielles pour analyser les croisements des luttes : c’est dans leurs marges que les mouvements sociaux s’entrecroisent et collaborent le plus. En d’autres termes, les pratiques alternatives participent à construire des ponts entre les différentes luttes et tissent des liens d’interdépendance entre les groupes militants s’inscrivant dans divers mouvements sociaux.

De la même manière, cette étude nous invite à remettre en cause toute compréhension exclusive des stratégies et modèles de changements sociaux. En effet, bien qu’inscrit avant tout dans une perspective de transition, l’alternatif participe ici en même temps, bien que sur d’autres plans, à des stratégies plus contestataires d’un côté et à certaines stratégies institutionnelles de l’autre. Ma recherche permet de montrer qu’au delà d’une convergence des luttes postulée de manière théorique ou militante (Olin Wright, 2017), ces différentes stratégies sont effectivement et matériellement entrelacées, interdépendante et co-construites.

Dans l’ordre de l’alternatif lui-même, les membres de Bioma expérimentent et préfigurent des pratiques matérielles et relationnelles qui visent à transformer les subjectivités des individus (Juris et Pleyers, 2009). Ces pratiques se fondent sur une double éthique : celle du « faire » et celle de l’affinité. La première se traduit par une (sur-)valorisation de l’action et des connaissances pratiques et expérientielles qui y sont associées. Dans cette éthique, le travail, caractérisé par ce que Michel Lallement (2015 : 6) appelle un « enthousiasme collectif pour le bidouillage », devient une fin en soi. La seconde renvoie à la volonté de bricoler des relations sociales qui dépassent l’instrumentalité première des interactions héritées en développant des formes d’affinité. C’est notamment grâce à cette éthique que les membres de Bioma essayent de construire des relations plus démocratiques et émancipatrices à travers des pratiques et des modes de décision qui essayent d’être autogestionnaires et horizontaux. C’est autour de ces deux éthiques que le collectif se structure et expérimente d’« autres » manières de faire.

Ces pratiques internes se déploient et sont projetées dans les relations dans lesquelles le collectif s’engage et elles participent ainsi à une diversification des modes – possibles comme réels – d’existence et d’engagement. Cela permet au collectif de sortir de dynamiques autarciques qui le traversent, de se construire une existence légale et économique et d’entretenir des relations avec diverses institutions. En projetant ses éthiques hors de lui-même, le collectif participe à la transformation de la culture locale (Hamel 2018) et tente de diffuser ses expérimentations (Yates, 2015).

Ces pratiques alternatives expérimentales prennent place et construisent des espaces particuliers qui participent à une lutte d’occupation de l’espace. Finalement, la transition que Bioma propose est de type « ontologique » (Escobar 2018) : il s’agit de construire un « monde », différent bien qu’imbriqué dans le monde dominant. L’ensemble de ma thèse montre la manière dont ce monde, imparfait et toujours incomplet, est construit et expérimenté et engendre en même temps nombre de tensions et d’ambivalences que les membres de Bioma vivent au quotidien. En d’autres termes, ma thèse explore les possibilités qui sont ouvertes par des pratiques alternatives et la manière dont elles se territorialisent concrètement.

Ma thèse s’appuie sur un terrain ethnographique de trois ans avec le collectif Bioma. Lors de ces trois années, je me suis engagé dans le collectif et j’ai participé à l’ensemble des activités et pratiques du groupe, j’ai effectué des entretiens, mené des conversations informelles et récolté et analysé l’ensemble des documents présents et produits par Bioma. C’est en tant que chercheur engagé que j’ai mené cette recherche. Cela suppose que les relations construites sur le terrain sont allées au-delà des relations purement instrumentales supposées par l’enquête elle-même. Cela ouvre un domaine de réflexion autour des apports que l’on peut amener en tant que chercheur au monde militant. Dans le cas de cette thèse, c’est un surcroît de réflexivité que j’ai apporté à Bioma, un discours de plus sur lequel le groupe peut s’appuyer pour prendre des décisions et naviguer les écueils de leur aventure collective. Plus largement, ma thèse participe au débat public autour des questions de transition, de changement social et de diversification des actions militantes visant la construction d’autres mondes possibles et réellement existants.

 

Thèse soutenue au département de sociologie de l'Université de Montréal le 22 janvier 2020