Occuper les lieux – occuper les habitants. Ethnographie de deux expérimentations institutionnelles. Bruxelles, Nantes.

Margaux Vigne, Occuper les lieux – occuper les habitants. Ethnographie de deux expérimentations institutionnelles. Bruxelles, Nantes, thèse de doctorat en aménagement de l'espace et de l'urbanisme, Université de Nantes, 2019

 

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Résumé :

Au départ de ce travail il y a l’enjeu d’une meilleure prise en compte du temps et de l’humain dans la fabrique urbaine. Par le biais de la description de projets d’aménagement d’espaces publics dans lesquels les habitants sont impliqués à la fois en amont, in situ et en action, il s’agit de mettre à l’épreuve l’hypothèse du « temporaire » et de « l’expérimentation » comme facteurs de renouvellement des modalités de participation habitante, des manières de concevoir, d’aménager et de gérer les espaces publics, des interactions entre action publique et initiatives citoyennes, et enfin de l’action publique elle-même.

À partir d’une enquête ethnographique entre Bruxelles et Nantes, la thèse analyse deux dispositifs participatifs expérimentaux, l’occupation temporaire de l’Allée du Kaai et le programme Île de Nantes Expérimentations, dont en particulier la démarche Ilotopia. Ces cas sont décrits en trois temps. Le premier analyse ces projets du point de vue de leurs résultats, prenant au sérieux les objectifs et les ambitions que les acteurs leurs attribuent, décrivant leurs généalogies, leurs enjeux, leurs justifications. Le deuxième élargit l’observation aux lieux que ces démarches ont fabriqué, à leur saisissement par les habitants, à leur carrière d’usage dans la ville et donc aux questions sociales, urbaines et politiques qu’elles soulèvent. Le troisième suit à la trace la trajectoire et la portée de ces expérimentations du côté des acteurs publics et interrogent plus particulièrement leur potentiel de transformation institutionnelle.

L’enquête a montré dans le cas nantais une tendance à « expérimenter pour expérimenter » qui se traduit par une difficulté pour les objets produits à se naturaliser dans l’espace urbain, ainsi que par le fait que l’expérimentation portée par l’aménageur peine à se partager et s’instituer et reste en marge de l’institution du Dialogue Citoyen à l’échelle métropolitaine. Dans le cas bruxellois, l’enquête a donné à voir la contribution de l’expérience observée à l’institution progressive de l’occupation temporaire comme un nouvel outil d’action publique mais aussi plus largement comme un « problème public » qui fait l’objet de débats à propos des visions de la ville et du rôle des pouvoirs publics. À Nantes le suivi depuis l’intérieur des acteurs au travail donne à voir les tensions entre registre pratique, registre réflexif et dispositifs de confirmation à l’oeuvre autour du projet, et en particulier le poids des politiques d’affichage. À Bruxelles le suivi de la circulation des acteurs et des débats au fil des arènes donne à voir une action publique qui se construit dans un « mouvement à double sens ». Le fait de porter attention aux différents degrés et modalités de publicisation de l’activité critique des acteurs sur le terrain a été un fil rouge de l’enquête et de l’analyse, posant, dans le cadre de processus expérimentaux, la question de la place de la réflexivité des acteurs dans l’action et de la perméabilité des institutions aux formes critiques. Pour finir, ce travail met en lumière le rôle du temps, à la fois dans la ville, dans l’apprivoisement des innovations et la transformation institutionnelle, et dans l’enquête et la recherche.

L’expression Occuper les lieux – Occuper les habitants permet de questionner les évolutions de la participation habitante et le développement de « l’urbanisme transitoire » au prisme des enjeux de la maîtrise de l’espace, du temps et de l’attention dans la transformation urbaine. Postulant qu’une grande partie de la participation habitante est aujourd’hui une offre d’animation souvent plus ludique que citoyenne ayant principalement un rôle de gestion de l’attente et/ou de pacification sociale, on interroge la manière dont le développement de l’urbanisme transitoire accentue ou renouvelle cela. En effet, la généralisation de l’occupation temporaire des interstices de la transformation urbaine s’inscrit dans une tendance à la rentabilisation maximale des espacetemps intercalaires et à l’institutionnalisation de la précarité et de l’incertitude, mais offre dans le même temps des prises pour des formes d’alternatives et de contre-pouvoirs, rappelant que l’espace est une ressource fondamentale.

À travers l’idée d'expérimentation institutionnelle, c’est l’expérimentation comme nouvelle norme liminaire qui est analysée, notamment dans le contexte de la fabrique urbaine où « l’urbanisme d’expérimentation » recèle la promesse de pratiques aménageuses plus attentives à la nouveauté et aux trajectoires mais comporte aussi le risque d’une commande publique sans idées qui délègue son « pouvoir d’indécision » aux acteurs privés. Entre erratisme et procédure, innovation et standardisation, distinction et diffusion, exemplarité et apprentissage, dérogation et normalisation, ce travail ouvre une réflexion sur les ressorts de l’expérimentation comme un nouveau paradigme d’action publique entre discours et pratiques, entre dramaturgie gesticulatoire et renouvellement de la gouvernementalité.

Enfin, cette thèse correspond à un déplacement du chercheur, à un trajet passant : d’un regard normatif à un regard plus pragmatiste, d’une recherche de l’intentionnalité et de la rationalité institutionnelles à une attention à ce qui constitue concrètement l’institution « au ras des faits » ; de la critique comme une forme de dénonciation à la critique comme une forme d’attention aux conséquences, de qualification et de différenciation. Entre engagement et distanciation, à travers deux enquêtes très différentes, c’est donc aussi la recherche en elle-même qui est interrogée, du point de vue de ses méthodes, de son rôle parmi les acteurs ou encore de la performativité et l’usage de ses productions.

 

Thèse soutenue à l'École Nationale Supérieure d'Architecture de Nantes le 10 février 2019 devant le jury ci-dessous.

 

Jury :

  • Louise Carlier, Chargée de Recherche à l’Université Catholique de Louvain, examinatrice ;
  • Marc Dumont, Professeur des universités, Université de Lille, rapporteur et président de jury.
  • Isabelle Garat, Maître de conférences HDR, Université de Nantes, examinatrice ;
  • Catherine Neveu, Directrice de Recherche à l’EHESS, rapporteure ;
  • Stéphane Tonnelat, Chargé de recherche, UMR Lavue, examinateur :