La modification des pratiques journalistiques et du contenu des nouvelles, du quotidien à la situation de crise : analyse France/Québec

   

CARIGNAN Marie-Eve, La modification des pratiques journalistiques et du contenu des nouvelles, du quotidien à la situation de crise : analyse France/Québec, thèse pour le doctorat en sciences de l'information et de la communication, Université de Montréal et Institut d'Études Politiques d'Aix-en-Provence, 2014.

 

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Résumé de la thèse

Cette thèse constitue l’aboutissement d’un long parcours professionnel et académique. Elle représente la poursuite d’un projet de recherche qui a débuté au deuxième cycle universitaire, faisant suite à un mémoire de maîtrise, obtenu avec mention d’excellence, intitulé « la construction sociale de la réalité par les bulletins d’information télévisés en France et au Québec: Les cas de tf1, France 2, radio-canada et TVA ». Au cours de cette précédente recherche, nous avions été en mesure d’adapter une grille d’analyse de contenu issue des travaux de George Gerbner à l’analyse des journaux télévisés et de mesurer l’intérêt d’une telle étude de contenu, qui a également suscité beaucoup d’attention de la communauté journalistique. La présente thèse a permis d’approfondir l’utilisation de cet outil de recherche quantitatif et de continuer à étudier la représentation de la réalité qui est véhiculée par le contenu des médias et les pratiques professionnelles. De plus, le choix du sujet de la thèse s’inscrit dans la volonté de poursuivre et d’approfondir la réflexion et les travaux entamés par le conseil de presse du Québec, organisme d’autorégulation des médias, qui a été interpellé à plusieurs occasions par les entreprises de presse et les journalistes qui étaient préoccupés par la couverture journalistique des situations de crises et par le manque de distanciation possible pour traiter de ces sujets. Ces nombreuses interpellations ont conduit l’auteure de cette thèse à participer à différentes tribunes dédiées à la médiatisation des crises et à la présidence d’un comité-conseil sur le sujet. Devant les constats flagrants du comité-conseil reliés au manque de ressources déontologiques des médias, jumelé à une certaine impuissance de cet organisme à poursuivre les travaux sur le sujet en raison de divergences au sein de son conseil d’administration, l’auteure a souhaité poursuivre le travail amorcé par le comité en faisant de ce dernier le cœur de cette thèse de doctorat, puisqu’elle percevait un réel besoin des professionnels pour continuer la réflexion.

Ce travail de recherche s’intéresse donc à la couverture de l’information lors de crises. Le concept de crise en lui-même étant sujet de controverses et de définitions multiples selon l’approche théorique adoptée, la thèse recense les différentes définitions existantes pour en retenir une qui aborde les crises dans leur globalité et leur complexité, celle de l’office québécois de la langue française (2005) qui décrit les crises comme des événements brutaux et inattendus (bien que cet aspect de la définition soit l’objet de discussion en raison de la possibilité d’anticiper certains types de crises), attribuables « à une situation très difficile, voire dangereuse, pour un individu, une organisation, un corps social, un système économique ou un pays ». La thèse retient également la typologie de la crise élaborée par Devirieux (2007) pour construire son analyse.

Cette thèse a pour objectif de définir en quoi les pratiques journalistiques et le contenu des médias diffèrent du quotidien à la situation de crise. Dans le contexte de crise, les journalistes jouent un rôle de premier plan pour informer les citoyens et les mettre en communication régulière avec les gestionnaires et les autorités en place. Malgré cette nécessaire participation des médias, le lien entre gestionnaires de crises, politiciens et journalistes demeure flou. Les théories abordent peu la question du rôle des médias dans la gestion de crises et l’application de la déontologie journalistique lors de tels événements peut sembler ardue. De plus, la revue de littérature confirme les prétentions de Boutté (2006) qui souligne que peu de travaux de recherche en sciences humaines et sociales portent sur les médias et les situations de crise alors que les journalistes eux-mêmes pensent jouer un rôle déterminant dans ces situations. C’est pourquoi cette thèse se fonde sur la question de recherche suivante : En quoi les pratiques journalistiques et le contenu des médias diffèrent-ils du quotidien à la situation de crise? L’hypothèse de départ, sur laquelle elle s’appuie, est qu’en situation de crise, les pratiques journalistiques seront affectées par l’émotivité, l’impulsion du moment et la recherche d’exclusivité. S’agissant du contenu, il y aura saturation de certains thèmes liés à la crise, alors que plusieurs sujets abordés quotidiennement seront évacués et que le risque d’erreurs ou d’inexactitudes sera exacerbé. L’auteure estime également que les crises sécuritaires, celles qui provoqueront un grand nombre de morts, seront celles où les règles journalistiques risquent le plus d’être bafouées. C’est pourquoi elle s’intéresse notamment au journalisme de guerre et au terrorisme. Ce travail doctoral emprunte la voie de la comparaison entre la France et le Québec, deux pays présentant une structure de chaînes télévisées similaire, laquelle permet d’établir des bases de comparaison valables.

Pour répondre au questionnement initial, une triple stratégie méthodologique, permettant une triangulation méthodologique, a été adoptée. La triangulation « se définit comme une démarche où l’on croise différentes approches d’un objet de recherche, dans le but d’augmenter la validité et la qualité des résultats obtenus » (Gonin, 2008). Comme l’indique Gonin (2008), en plus de « l’enrichissement de la lecture des phénomènes, la triangulation permet de s’assurer de la stabilité de certaines observations et de la fiabilité des conclusions obtenues par des voies différentes ». Ainsi, la triangulation en sciences humaines est une méthode qui est utilisée pour valider la démarche scientifique. Si un « objet » (ou une partie de la réalité) est « examiné à l’aide de trois méthodes différentes d’analyse, il sera reconnu comme appréhendé de façon scientifique par le chercheur » (Corriveau, 2004). Cette stratégie méthodologique inclut donc des entretiens semi-directifs sous forme d’histoire de vie professionnelle, réalisés avec différents acteurs de l’information. Suivent les résultats d’une analyse quantitative du contenu des journaux télévisés qui s’appuie sur un corpus comparatif composé de reportages présentés lors de trois types de crises survenues en France et au Québec, soit des crises « sociales » (la crise des banlieues de 2005 en France et les émeutes de Montréal-nord survenues en 2008 au Québec), des crises « naturelles » (la canicule européenne de 2003 ainsi que la crise du verglas au Québec) et des crises « mixtes » (la couverture française et québécoise du conflit armé en Afghanistan). Ces reportages ont été soumis à une grille d’analyse, issue du projet television around the world de George Gerbner, adaptée aux nouvelles télévisées. Enfin, une analyse de contenu des 1 676 décisions issues de la jurisprudence du conseil de presse du Québec a été effectuée. Cette dernière examine en profondeur les plaintes relatives à des situations de crises déposées au tribunal d'honneur de la presse québécoise et revient sur les griefs invoqués et les décisions rendues, alors que l’absence d’un organisme d’autorégulation équivalent du côté français permet de soulever une réflexion sur la place de la déontologie et de l’éthique dans les médias en France, ce que revendique depuis 2006 l’association pour la préfiguration d’un conseil de presse en France qui estime que « l’absence d’informations sur la déontologie de l’information empêche un véritable débat public » sur la question.

Ces diverses analyses démontrent qu’il existe une complexité relative à la définition et à la compréhension des crises qui pose de nombreux défis aux professionnels de la nouvelle. Néanmoins, ces derniers font régulièrement face à ce type de situations, puisqu’elles occupent une place primordiale au sein de la programmation médiatique. Les répondants que nous avons rencontrés se sont dits préoccupés par la rapidité avec laquelle ils doivent traiter l'information, par le manque d'outils à leur disposition pour le faire lors de crises et par l'accès aux sources d’information, lesquelles peuvent tenter d'influencer ou de fausser leur jugement et ainsi nuire à leur liberté journalistique. Les exemples évoqués à ce propos sont nombreux, que ce soit en raison des idéologies des belligérants lors de la couverture de guerre, des inexactitudes rapportées, souvent involontairement, par les réfugiés lors des conflits armés ou même par l’implication des professionnels aguerris qui ne peuvent complètement s’évader des liens qui les rattachent à leur milieu.

Dans les deux pays analysés, la couverture de crise est présentée d’une façon très autocentrée, alors que les éléments qui retiennent principalement l’attention des journalistes sont ceux liés à leur pays d’origine. Néanmoins, le choix des thématiques et l’angle de traitement présentent de grandes similarités d’un pays à l’autre, alors que les journalistes ont tendance à mettre de l’avant les mêmes sujets dans les situations que nous avons observées.

Des pratiques très spécifiques, qui se distinguent du quotidien, se manifestent donc lorsque vient le moment d’aborder les crises dans les médias. En identifiant ces façons de faire, cette thèse jette les bases d’une réflexion essentielle sur la place accordée aux crises en information et révèle un manque d’outils déontologiques essentiels au travail des journalistes ainsi qu’un manque de réflexion et de recul sur la place accordée à certains sujets dans l’actualité.

Cette thèse jette donc un regard rigoureux sur un aspect intéressant des pratiques journalistiques contemporaines. Outre les résultats des analyses qu’on y trouve, il s’agit aussi d’applications élaborées de trois méthodes d’enquête utiles pour d’autres recherches. Ce travail est donc d’intérêt de plusieurs points de vue : Pour la science politique, pour les études en communication, pour l’éducation aux médias dans le cadre d’une formation générale et, aussi, pour l’apprentissage des méthodes de recherche.

Thèse soutenue à l’Université de Montréal le 19 juin2014 devant le jury suivant :

Membres du Jury :

Présidente : Micheline Frenette, Université de Montréal

Directeur de recherche, UM : Claude Martin, Université de Montréal

Directeur de recherche, IEP : Guy Drouot, IEP – Aix en Provence

Membre du jury : Walter Bruyere­‐Ostells, IEP – Aix en Provence

Examinatrice externe 1 : Colette Brin, Université de Laval

Examinateur externe 2 : Alain Chante, Université Montpellier III

Représentant du Doyen de la Faculté des arts  et  des  sciences,  UM : Benoit  Melançon, Université de Montréal

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