L'habitant dans l'évaluation de l'environnement et de ses territoires

  Habilitation à Diriger des Recherches
 

 

L'habitant dans l'évaluation de l'environnement et de ses territoires. Sens ou indécence du développement durable. Guillaume Faburel
      Ce travail livre les synthèses et principaux résultats des recherches conduites depuis 2001, d’abord au Centre de Recherche Espace, Transports, Environnement et Institutions Locales (Institut d’Urbanisme de Paris – Université Paris XII Val-de-Marne), puis, depuis peu, au Lab’Urba (Université Paris Est). Ceux-ci ont majoritairement été produits au contact de territoires et de leurs acteurs (institutionnels comme non institutionnels), en impliquant plusieurs collaborations scientifiques, disciplinaires et pédagogiques (séminaires, ateliers de recherches, co-encadrements de thèses…). Ils convergent pour engager une réflexion, intermédiaire : malgré les appels réitérés et, plus rarement, par-delà quelques initiatives remarquables en matière de participation, l’habitant représente à ce jour l’un des impensés premiers du développement durable des territoires. Nous partons tout d’abord, dans une première séquence d’exposé, des travaux réalisés sur quelques-uns des effets territoriaux des pollutions et nuisances urbaines, particulièrement dans des contextes de fortes charges environnementales : dynamiques résidentielles et injustices environnementales, planification locale et processus différenciés d’urbanisation, mobilisations associatives et mise en controverse (ou non) des choix techniques de l’aménagement… Pour alors montrer un décalage croissant sur les 30 dernières années entre : d’une part le poids grandissant des concernements et vécus environnementaux dans ces évolutions territoriales (comportements et attitudes des populations, ancrages spatiaux, militances et demande d’inclusion politique…) ; et, de l’autre, le peu de place ou la codification singulière de telles opérations sensibles et entremises territoriales de l’environnement dans les logiques d’acteurs ainsi que dans les doctrines de l’action (y compris locale). Toutefois, du fait même de la multiplication des arènes dites de concertation, devenues incontournables dans la construction affichée de toute politique territoriale de développement durable, les contacts se font plus directs entre différentes conceptions des enjeux relatifs à l’environnement. Cela participe de la conflictualité grandissante des programmes, plans et projets d’aménagement. Reprenant volontairement un terme à forte charge normative, ceci nous conduit alors à apprécier par l’observation de dispositifs de dialogue et par l’utilisation de méthodes plus qualitatives (ex : groupes de discussion), l’« acceptabilité » sociale de types, formes et conduites d’évaluations de l’environnement et des expertises encore souvent techniques du génie de l’environnement, particulièrement dans des conflits affectant de grands équipements de transport. Voire de nous plier nous-mêmes momentanément, éclairés par les quelques critères de légitimation sociale de démarches d’évaluations plus qualitatives, ouvertes aux opérations sensibles des individus, au jeu de la mise en indicateurs (ex : indicateurs intégrés ou transversaux de développement durable des aires aéroportuaires) ou encore de la conception de modèles cartographiques alternatifs (ex : gênes sonores et attaches territoriales en milieu urbain). Sur cette base de résultats, qui impliquent les rapports entre productions de rationalité (ex : savoirs) et exercices démocratiques (ex : participatifs), nous rendons alors compte dans un second temps de trois autres axes de recherches. Egalement mis en œuvre à partir de démarches collaboratives (séminaires/ateliers participatifs entre acteurs et/ou chercheurs) ou encore d’enquêtes auprès d’échantillons de populations, ces productions traitent de différents engagements des habitants, et de leur habiter : - des travaux exploratoires sur la diversité des rapports sensibles à l’environnement et de leur entrée potentielle dans les champs de l’action, ainsi que, dans ce cadre, sur les verrous que constituent certaines démarches d’évaluation ou encore conceptions scientifiques de l’habitant, - des réalisations sur les valeurs et principes dont l’implication habitante pourrait être porteuse, notamment par l’examen de quelques situations d’injustice environnementale en ville, en y situant notamment les capacités individuelles d’engagement et leurs valeurs pour la régulation territoriale, - des analyses d’outils territoriaux du développement durable (chartes, observatoires, indicateurs, quartiers durables…), certes comme gouvernances affichées, mais surtout comme ouvertures aux enrôlements d’habitants, ou encore à des controverses, donc comme réflexivité de certains acteurs des territoires. Il en ressort que l’habitant, avec tout ce que ses vécus sensibles de l’environnement charrient d’opérations réflexives, de volonté grandissante de parole et d’engagements, de valeurs et principes que ces engagements déplient et déploient, et, ce faisant, de questions vives adressées à la manière dont l’environnement fait sens pour l’action territorial, représente selon nous à ce jour l’un des premiers angles-morts du développement durable des territoires. Dès lors, si l’environnement s’affirme peu à peu sinon comme un principe organisateur tout du moins de plus en plus comme l’un des fils conducteurs de l’aménagement et de l’urbanisme dits durables, comme l’une des stimulations démocratiques premières des sociétés actuelles ou encore, dans ses rapports aux lieux et territoires, comme l’un des opérateurs premiers de notre habiter, le développement durable ne pourra assurer une éventuelle portée paradigmatique qu’à condition selon nous qu’il se positionne d’abord par rapport : - à ce que les engagements environnementaux des habitants semblent dessiner (notamment par leur participation aux critiques, vives, adressées à la dite modernité du fait des crises écologiques et épreuves environnementales qui les mobilisent), - et, dans ce cadre, plus précisément par rapport à la pluralisation des savoirs et de leurs registres de légitimité pour l’aide à la décision territoriale, au point, de notre point de vue : - de questionner la représentation que certaines sciences, y compris de l’homme, continuent souvent de perpétuer dans les épistémès dont nous héritons : un écran à l’habitant, plus que l’accompagnement de sa « re-co-naissance » comme acteur-ressource, - et de requérir peut-être la construction d’une nouvelle épistémè, celle d’une durabilité d’abord portée par les attaches territoriales de l’environnement et ce qu’elles recouvrent pour une approche cosmopolitique de l’action sur les territoires. Nous appliquant à nous même cette consigne, le propos s’achève alors sur quelques pistes de recherche dans ce sens démonstratif (modes de vie de la durabilité, « expertise » habitante, dispositifs techniques comme médiation plus que régulation sociale…). Ces quelques pistes se situent au croisement des deux axes devenus structurants du raisonnement : entre savoirs et pouvoirs (axe horizontal servant de cadre pour l’analyse de l’évaluation de l’environnement et de ses territoires), entre valeurs de l’action et modes de vie des populations – fils descendant ou remontant d’un axe vertical devenu structurant des réflexions à poursuivre sur l’engagement des habitants dans la durabilité des territoires.      
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