Forger la participation. Une ethnographie de la culture civique experte à Santiago du Chili : le cas du Réseau de Défense de la précordillère

   

BISKUPOVIC Consuelo, Forger la participation. Une ethnographie de la culture civique experte à Santiago du Chili : le cas du Réseau de Défense de la précordillère, thèse pour le doctorat en Anthropologie, EHESS et Faculté d'urbanisme de l'Université du Chili, 2015.

 

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 Résumé de la thèse

Cette thèse aborde la question de comment un espace naturel, à savoir une forêt primaire de la cordillère des Andes, à Santiago du Chili, devient objet de défense, de revendications et d’enquête pour une association citoyenne appelée Red de Defensa de la Precordillera (Réseau de Défense de la Précordillère, RDP). Cette forêt – connue sous le nom du Panul – dans la précordillère ou piémont andin de Santiago est « menacée » par les nouveaux projets immobiliers qui s’y développent ; les citoyens s’engagent ainsi pour protéger cette nature en danger (Trom, 1993).

Cette recherche analyse le quotidien des citoyens du RDP engagés dans la défense de la précordillère entre 2007 et 2010 à travers leurs diverses tentatives de participation au sein des instances décisionnelles. Elle s’intéresse aux stratégies mises en place par les membres de ce réseau pour essayer d’avoir une incidence dans un contexte caractérisé par le manque de dispositifs de participation au Chili. Les citoyens engagés doivent se forger leur propre cheminement pour tenter de peser sur les projets d’aménagement qui, d’après eux, leurs sont imposés dans leur quartier. Afin d’être écoutés, les membres de l’association développent un apprentissage fait de contradictions, d’aller-retour, d’erreurs, de réussites et de défaites. Cette thèse suit donc le processus que peu à peu construisent les membres du RDP pour essayer de montrer et de démontrer, lors de divers débats publics, pourquoi la destruction de cette forêt devrait être évitée. Les citoyens se déplacent, sortent de leur quartier, pour rendre visible et compréhensible leur problème dans l’arène publique car, aux yeux des fonctionnaires, des autorités et des habitants, il n’a pas encore d’existence.

C’est à partir d’une ethnographie que ce travail pose la question de savoir comment les citoyens problématisent et publicisent ce qu’ils vivent (Cefaï, 2011). C’est-à-dire, comment ils transforment des situations en des problèmes à résoudre, comment ils mettent en question ce qui semble aller de soi et comment ils l’exposent dans différents contextes. L’enquête étudie la construction d’une action collective à travers laquelle ils créent des possibilités d’action, imaginent des solutions, proposent des issues, revendiquent des droits et participent à des échanges au sein des espaces qu’offre la démocratie. Ce travail s’intéresse ainsi à la démarche d’un groupe particulier de citoyens qui propose de penser autrement un territoire, à savoir, la précordillère.

Le Réseau de Défense de la Précordillère est une association citoyenne inscrite en 2006 à la mairie de la commune de La Florida, à Santiago, par un groupe de huit habitants du quartier de Lo Cañas. Ce petit groupe, surtout composé de femmes qui approchent la soixantaine, est assez peu hétérogène, il convoque des habitants de la précordillère de la commune de La Florida issus de classe moyenne et aisée. Au début, je ne voyais qu’un manque de motivation, une sorte d’apathie ou de démobilisation dans les actions intermittentes du RDP. Puis, j’ai commencé à saisir des particularités, des détails et un fonctionnement quotidien qui confèrent toute son importance à une action collective qui ne suit pas les formes de mobilisation classiques, comme les manifestations de rue et les actes massifs de protestation. Une ethnographie de cette micro action collective se présentait comme la méthode la plus adaptée pour étudier cette forme particulière d’action collective, pour suivre et saisir dans toute leur complexité les activités limitées et circonscrites de cette association.

Cette thèse propose ainsi d’étudier la participation à partir de ce que font ou de ce qu'essaient de faire les citoyens, non pas à partir des dispositifs institutionnels, mais comme un projet politique crée par les citoyens. Pour cela, les interactions des membres du RDP avec des fonctionnaires, des experts, des scientifiques, des riverains et des membres d'autres associations sont au centre de l'analyse. Ces interactions sont loin d’être stables mais comprennent des va-et-vient, des conflits et des médiations.

Au cours de l’enquête, je n’ai assisté à aucune instance de participation du RDP encadrée par un dispositif mis en place par l’État, que ce soit au niveau de la commune (La Florida) ou de la ville (Santiago). Le principal enjeu de cette recherche est donc comment est-ce qu'une association citoyenne parvient-elle à « participer » à l’intérieur d’un cadre démocratique certes mais limité, qui n’accorde pas de dispositifs formels à la participation ? Toutefois, nous ne voulons pas dire par là que la seule mise en place de ces dispositifs assurerait une participation contraignante, représentative et réussie pour les citoyens (Berger, 2014).

Dans ce cadre, ce travail prend un chemin divergent vis-à-vis des recherches inaugurales en sciences sociales sur la participation des citoyens qui évaluent les effets des dispositifs de participation (Blondiaux, Fourniau, 2011 : 11), car comment pourrions-nous évaluer l’impact de dispositifs alors qu’au cours de l’enquête, la participation des citoyens concernant la précordillère n’était pas encadrée par des dispositifs de consultation et de concertation. La participation dont nous parlons ici est beaucoup plus un projet citoyen, une démarche constamment en train de se faire, un work in progress menés par les membres du RDP. Dans ce contexte, ce travail évite de délimiter la notion de participation à un domaine ou à un objet (l’environnement ou les études urbaines) et choisit d’ouvrir la définition aux possibilités qu’offre l’ethnographie.

Nous abordons le problème de la précordillère porté par le RDP à partir de quatre moments issus de l’enquête ethnographique. Tout d’abord, nous nous sommes intéressés à ce qui se passe avant la configuration du réseau en 2006, c’est-à-dire, nous décrivons le contexte qui fait émerger une mobilisation citoyenne dans la précordillère de la Florida. À la suite d’un évènement catastrophique, à savoir les dégâts causés par les coulées de boue en 1993 dans la précordillère de La Florida, les habitants se trouvent face à la nécessité de dénoncer les problèmes issus d’une mauvaise planification urbaine dans un territoire piémontais andin considéré, par certains experts, à haut risque. C’est à partir de ce moment que les habitants de la précordillère, surtout ceux qui configureront ensuite le RDP, se lancent dans un processus qui cherche à rendre publics les risques associés à la précordillère. Les citoyens deviennent des passeurs, c’est-à-dire, en fouillant dans les archives, les articles ou les études scientifiques, ils collectent les preuves des problèmes qu’entraîne le développement immobilier dans la précordillère pour ensuite les présenter devant les autorités, décideurs, fonctionnaires. C’est au cours de ce processus qu’ils sont en butte à de nombreuses entraves : non seulement comment se faire entendre des autorités mais comment faire pour que celles-ci prennent en compte les preuves avancées. La demande de participation est donc indissociable de la planification urbaine mise en place par les organismes publics au Chili, qui est dépourvue d’évaluations qui considéreraient le territoire au long terme.

Dans un deuxième moment, nous situons la configuration du RDP dans le contexte chilien. Il s’agit ici d’expliquer que les problèmes de participation qu’affronte le RDP ne sont pas inhérents à ce cas précis. En nous intéressant aux mobilisations citoyennes à Santiago durant ces derniers vingt années, nous découvrons qu’en raison des complexes processus de restructuration de la société postdictature militaire (1973-1990), la visibilisation d’associations citoyennes comme le RDP – de petite envergure, urbaines, qui font appel à d’autres registres d’argumentation mais aussi dont la configuration les éloigne des grandes mobilisations populaires – constitue un phénomène assez récent, datant des années 2000. Dans ce contexte, une analyse ethnographique de la participation du RDP sur le long terme permet d’ouvrir des lignes de recherches nouvelles dans le pays. De plus, considérant la primauté des études sur les mobilisations populaires au Chili, l’étude de l’action collective de groupes citoyens issus des classes moyennes et aisées nous permet de découvrir de nouvelles pistes pour comprendre les limites de la démocratie réinstallée à la suite de la dictature.

En troisième lieu, nous étudions comment et pourquoi ces citoyens décident de jouer la carte de l’expertise afin de constituer les preuves qui argumentent en faveur de la défense de la précordillère. Le recours à la science leur permet de se faire une place au sein des débats et d’incorporer un langage expert qui permette de faire valoir les caractéristiques uniques du Panul et de la précordillère. Grâce à des espaces éphémères de participation tels que des réunions et des rencontres qu’ils sollicitent à des expertes et des autorités, les citoyens du RDP peuvent se situer face à d’autres acteurs, participant ainsi des échanges démocratiques. Par le biais de ces échanges, les citoyens du RDP se forment en tant qu’experts et peuvent jouer le jeu de la démocratie, dépassant – ne serait-ce que de manière momentanée – les limites de la participation. Le problème du Panul sort du cadre local, du quartier de Lo Cañas, pour s’installer dans d’autres arènes publiques, grâce au travail des passeurs que sont les citoyens du RDP. De la sorte, plutôt que de voir les limites de leur participation et alors qu’ils ne sont ni consultés ni invités à s’exprimer publiquement, nous nous centrerons sur l’expérience que font les citoyens de ces limites et comment ils essaient de s’en affranchir.

Dans les derniers chapitres, nous nous attardons sur la dimension affective et sur celle du recours au droit au sein de la défense de la précordillère menée par le RDP. Si le savoir citoyen y joue un rôle central pour essayer d’avoir une incidence et de participer, les affects sont déterminants tant pour s’engager que pour nouer une relation avec la nature que les riverains perçoivent en danger. Non seulement ils déclenchent l’engagement envers ce que les habitants aiment (la nature) mais ils font aussi perdurer la vie collective au sein de l’association grâce à la proximité entre les citoyens et la nature, et entre les citoyens eux-mêmes, membres de l’association. Cependant, les affects ne sont, bien entendu, pas toujours acceptables en tant qu’arguments pour expliquer la défense. La lutte doit être rationnalisée pour être reconnue et acceptée par la bureaucratie et les fonctionnaires. La relation affective avec l’environnement n’est pas facilement transformable en argument valide ; « aimer » l’environnement, le quartier, l’entourage, les forêts existantes n’est pas un argument contraignant lorsqu’il s’agit d’évaluer des projets qui impliquent des transformations dans leurs quartiers. Or, « être affecté », pour reprendre l’expression de Jeanne Favret-Saada, ouvre aussi la possibilité d’une communication (1990) entre les acteurs engagés dans les échanges. L’enquête ethnographique montre que la dimension affective est inséparable de l’agir politique citoyen et du devenir de la nature. Les attachements, les affects et les émotions se manifestent tant dans les interactions au sein de l’association, que dans les interactions avec d’autres mondes (scientifique et politique).

Finalement, cette ethnographie montre que la précordillère est l’objet de controverses, où tant les affects que l’expertise technique sont au centre de l’engagement des membres du collectif et de la « défense » de la précordillère. Mon hypothèse est que les citoyens de l’association étudiée saisissent les « failles institutionnelles » de la démocratie chilienne (manque de dispositifs participatifs, absence de consultations citoyenne et d’espaces formels de négociation face à de nouveaux projets, manque d’expérience des fonctionnaires concernant des questions techniques et méfiance vis-à-vis des citoyens) pour les transformer en « occasions politiques », en opportunités pour s’exprimer. Les carences de la démocratie chilienne, qu’aujourd’hui aucun expert ne remettrait en question, sont appréhendées par ce groupe de citoyens, qui se transforment en passeurs d’information, qui deviennent des traducteurs de l’expertise scientifique et légale et qui sont capables de transformer les défaillances d’une démocratie peu participative et inclusive (au regard des citoyens) en petites réussites quotidiennes. Cependant, le processus vers l’expertisation est traversé par de nombreuses ambigüités et circonscrit par plusieurs limites, dans la mesure où tous les citoyens ne peuvent y prendre part. Dès lors, seulement les citoyens les plus préparés et expérimentés parviennent à surmonter les différentes étapes et difficultés pour s’installer en tant que pouvoir citoyen et se confronter aux pouvoirs publics.

Thèse soutenue à l'EHESS le 3 juillet 2015 devant le jury suivant :

Membres du Jury :

Emmanuelle BAROZET, Professeure à l'Universidad de Chile (co-directrice) Maria Pia DI BELLA, Chargée de recherche au CNRS (co-directrice) Marie-Christine DORAN, Professeure à l'Université d’Ottawa (rapporteure) Sandrine REVET, Chargée de recherche à Sciences Po Sébastien VÉLUT, Professeur à l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine (rapporteur)

 

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