De la participation à la mobilisation collective : la bibliothèque à la recherche de sa vocation démocratique

Raphaëlle Bats, De la participation à la mobilisation collective : la bibliothèque à la recherche de sa vocation démocratique, thèse de doctorat en sociologie, Paris 7, 2019

 

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Résumé :

Force est de constater que depuis le début des années 2010, l’intérêt pour les projets participatifs ne cesse de croitre dans les bibliothèques françaises, en témoigne un faisceau d’indices dans les formations proposées aux bibliothécaires, les journées d’étude, les publications, les interventions au congrès ABF, et la renommée des bibliothèques participatives (telles que Louise Michel à Paris, l’Estaminet à Grenay, celle de Lezoux ou celle de St-Aubin du Pavail). Or l’annonce de la participation dans ces institutions publiques culturelles ne lasse pas de nous étonner, notamment parce que les participations observées semblent répondre à des projets différents. Quel rapport entre recouvrir un village de pompons rouges et des foires au savoir ? Quel rapport entre une consultation sous chapiteau et des ateliers Wikipédia ? Quel rapport entre une bibliothèque vivante et un BiblioRemix ? Décrire ces formes ne pourrait suffire à comprendre ce qui se joue dans la mise en oeuvre de projets participatifs par une institution publique culturelle, chose que nous ne pouvons considérer comme anodine, tant les études se succèdent pour interpeller soit des risques d’institutionnalisation de la participation (et par conséquent de la dilution de sa force démocratique dans une visée administrative de la politique), soit des risques de son instrumentalisation (et par conséquent d’une manipulation des participants par une institution peu désireuse de se voir être questionnée)1.

Compte tenu de ce double risque, il convient de se demander pourquoi les bibliothèques s’intéressent à ces pratiques participatives. Car si la participation est avérée (et par là nous signifions qu'en parlant de l'accroissement de ces pratiques on ne dit rien de la participation réelle et des effets de celle-ci), pour autant toutes les participations ne dessinent pas le même projet bibliothéconomique. Ma thèse s’est intéressée à ces projets, qui témoignent du rôle que la bibliothèque (participative) entend jouer dans la société du 21ème siècle.

Pour étudier ces projets sociaux et  politiques de la bibliothèque incarnés par ses pratiques participatives, je me suis intéressée à la notion d’intention, qui permet de mettre en évidence la volonté affirmée de la bibliothèque de se saisir de la participation comme un outil, un instrument pour atteindre des objectifs. Dire que la participation est intentionnelle sous-entend dès lors qu'il y a pour l'acteur une situation problématique qui appelle un changement et que la méthode choisie est intentionnelle au sens où elle vise ce changement. Plus encore, l'acteur en question n'est pas tant un individu qu'un collectif réuni justement à la fois par la situation problématique et par l'intention de la résoudre. La notion de cette mobilisation d'un collectif autour d'un problème en vue d'un changement constitue une référence claire aux travaux de John Dewey2.

Dans ce travail de compréhension de la bibliothèque participative j’ai cherché à m’éloigner de l’effectivité de la participation et des motivations des participants, pour me concentrer sur les enjeux pour les bibliothèques et les processus internes, et privilégier une étude menée auprès des bibliothécaires plutôt que des usagers de la bibliothèque. D'un point de vue méthodologique, cela implique de se défaire d'une étude des effets de la participation, centrée sur la réussite ou la réception par le public et qui recherche les traces des changements dans le public, pour se consacrer à la manière dont la bibliothèque, organisation collective, travaille à mettre en place un programme participatif, et par là-même nous tenterons de dégager l'impact de ces pratiques sur l'exercice du métier de bibliothécaire et le « repositionnement des acteurs » 3.

C’est pourquoi j’ai choisi un terrain d’étude, dont les données d’observations et d’entretiens permettaient de clarifier ces intentions et de les nommer. Pour étudier ce terrain, j’ai privilégié une méthode socio-ethnographique qui permet de se défaire d'une approche trop moralisante4. Ce terrain est celui du programme Démocratie, de la Bibliothèque municipale de Lyon, programme culturel de près de 80 événements dont la moitié participative, offert au public de novembre 2016 à mars 2017 et étudié d’octobre 2015 à juin 2017, de sa préparation à son bilan. Le suivi du terrain a permis de collecter des données d’observation sur les réunions du comité de pilotage, d’avoir accès à tous les documents internes du projet, et enfin de construire une relation de confiance avec les acteurs du programme pour mener des entretiens réguliers. Ces observations et ces entretiens ont permis de faire ressortir de l’ensemble du programme une quinzaine d’événements spécifiques qui ont fait l’objet d’observations participantes.

En nous appuyant sur le terrain, nous avons listé trois intentions, qui font chacune l’objet d’un chapitre de la thèse, développé en trois sous-chapitres : l’analyse des symptômes (problème et enjeux pour la démocratie et la bibliothèque), l’analyse du traitement (mise en oeuvre de la participation comme solution et limites) et l’analyse des effets secondaires (transformation du métier de bibliothécaire : pratiques et valeurs).

La première intention étudiée est celle relative à la bibliothèque comme lieu socioculturel, tourné vers la création du lien social et l'accueil des plus marginaux. Elle fait écho à la crise de la sociabilité que rencontre depuis de nombreuses années la société française. Cette première intention se construit sur une articulation « connaissance-reconnaissance » qui repose sur la mise en place de pratiques participatives visant à donner visibilité aux savoirs mobilisés par les usagers, à faire reconnaitre ces savoirs dans leur diversité culturelle par le reste des publics. Il ne s’agit pas uniquement de demander aux usagers de trouver une place dans la bibliothèque pour trouver une place dans la société (par le respect du règlement par exemple), mais il s’agit que la bibliothèque leur fasse une place en ses lieux, pour que la société reconnaise leur apport et leur légitimité. Pour les bibliothécaires, cela signifie un travail important à mener en développement de compétences en animation participative, dont la maîtrise est encore relative aujourd'hui. Ceci ne pourra se faire qu'à la condition d'une réflexion approfondie sur l’écoute et l’attention à accorder aux publics pour les connaître et susciter leur confiance. Enfin cela implique un questionnement des bibliothécaires sur la prescription, qui n’est pas ici celle de définir quels savoirs sont bons et utiles, mais qui est celle de créer des situations de savoir qui ne reposent pas sur hiérarchie élitiste du savoir mais sur la célébration de la capacité de chacun à apprendre et à transmettre. La bibliothèque peut alors s’inscrire dans la perspective du « Maître ignorant » de Rancière5 et se présenter comme un espace d’émancipation.

La deuxième intention étudiée est celle liée à la bibliothèque comme lieu de citoyenneté, où les habitants sont amenés à construire la bibliothèque avec ses agents. Il faut replacer cette intention dans le contexte d’une crise appelée crise de la représentation, liée à un désintérêt et une méfiance ressentie par les citoyens envers les gouvernements locaux et d’une certaine manière envers les institutions qui accompagnent les politiques locales. Les projets participatifs étudiés montrent la volonté de replacer la bibliothèque au coeur des engagements citoyens. Cette deuxième intention amène les bibliothécaires non pas tant à penser la participation qu’ils mettent en place comme une opportunité de renouveler les politiques culturelles avec les habitants qu’à la penser comme une occasion d’apprentissage de la citoyenneté pour les habitants qui sont invités ensuite à l’exprimer par leur engagement pour la ville. Pour les bibliothécaires, c’est un travail important à mener pour d’une part ouvrir cette participation au plus grand nombre et d’autre part accepter de partager leur propre expertise et qui plus est une expertise constituante, coeur de métier, à savoir définir la bibliothèque en ses espaces et collections. Dans ces projets, les bibliothèques doivent dont se livrer à une réflexion approfondie sur le transfert des compétences bibliothéconomiques aux participants, jamais pure technique ou bons outils, mais bien ensemble de valeurs qui peuvent être partagées pour construire collective les institutions.

La troisième intention étudiée celle de la bibliothèque comme lieu de débat, où s’incarnent tout autant les valeurs de la république que l'agitation d'idées. On peut rattacher cette intention à ce qu’on appelle la crise du débat démocratique. Aussi bien le retour au pouvoir des partis d’extrême droite, les messages de haine sur les réseaux sociaux, que le terrorisme qui s’attaque à la liberté d’expression dressent le portrait d’une société en mal d’échange, en incapacité à débattre sereinement et qui rogne petit à petit sur les libertés les plus basiques de nos républiques. C’est dans ce contexte que les bibliothèques vont s’intéresser à la participation pour assurer une pluralité des opinions qui met en valeur non seulement ce qui est légitimé par les réseaux d’édition, mais encore ce qui reste largement invisible de l’édition, des médias et des discours des gouvernements. A cette situation de crise, qui sépare, la bibliothèque cherche à construire du commun, un récit commun fait de paroles distinctes. Cette intention illustre la volonté de la bibliothèque de faire entrer dans le débat démocratique toutes les voix, y compris celles des plus jeunes, mais aussi de provoquer dès le plus jeune âge de l’empathie et de l’intérêt pour la diversité de la société. Ceci demande à la bibliothèque un positionnement qui ne peut se satisfaire de neutralité, car qui expose s’expose. La réflexion que les bibliothèques ont à mener sur leur rapport au pluralisme, à la liberté d'expression et à la neutralité des institutions est partie intégrante de la mise en oeuvre de ces pratiques participatives. Et ce d’autant plus que c’est sur ce rôle que se fonde la légitimité de la bibliothèque à se considérer comme un outil d’émancipation et donc d’engagement des citoyens.

De l’étude de la participation en bibliothèque, nous pouvons dire que les pratiques participatives sont donc bien loin de n’être que des outils d’animation des publics. Elles répondent à des enjeux essentiels des bibliothèques publiques, ceux de toujours inscrire les usagers dans un monde en évolution et de participer à sa transformation. Cependant elles rencontrent nombre de limites, qui sont autant d’engagement envers la démocratie que les bibliothèques doivent prendre aujourd’hui. Il s’agit maintenant pour  les bibliothèques d’affirmer, d’afficher et d’assurer leur éthique en matière de participation publique. A cette condition, la participation sera véritablement inscrite dans un processus de transformation.

 

Notes :

  1. Voir ainsi : Alice Mazeaud, Marie-Hélène Sa Vilas Boas, and Guy-El-Karim Berthomé. Penser les effets de la participation sur l'action publique à partir de ses impensés. In: Participations 2 (June 2012), pp. 5_29. issn: 2034-7650 ; Joëlle Kivits and Françoise Jabot. Du débat à la décision : discours croisés d'experts, de praticiens, de citoyens. In: Santé Publique 20.4 (Dec. 2008), pp. 371_385. issn: 0995-3914. doi: 10.3917/spub.084.0371 ; Camille Goirand. Participation institutionnalisée et action collective contestataire. In: Revue internationale de politique comparée 20.4 (Apr. 2014), pp. 7_28. issn: 1370-0731. Cécile Blatrix. Devoir débattre. Les effets de l'institutionnalisation de la participation sur les formes de l'action collective. In: Politix 57 (2002), pp. 79_102. issn: 0295-2319. doi: 10.3406/polix.2002.1208.
  2. John Dewey. Le public et ses problèmes. français. Trans. by Joëlle Préface Zask. Folio. Essais, ISSN 0769-6418 533. Paris, France: Gallimard, 2010. isbn: 978-2-07-043587-6.
  3. Laurence Bherer. « Les relations ambiguës entre participation et politiques publiques ». In: Participations 1.1 (2011), pp. 105_133. issn: 2034-7650, 2034-7669. doi: 10.3917/parti.001.0105, p. 127
  4. Daniel Cefaï et al. « Ethnographies de la participation ». In: Participations 4.3 (Nov. 2012), pp. 7_48. issn: 2034-7650. doi: 10.3917/parti.004.0005, p. 15
  5. Rancière, Jacques. Le maître ignorant : cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle. Paris, France: Fayard, 2009.

 

Thèse soutenue à l'Université Paris 7 le 14 octobre 2019, devant le jury ci-dessous.

 

Jury :

  • Denis Merklen, professeur, Univcrsité Paris 3, co-directeur
  • Etienne Tassin (1955-2018), professeur, Université Diderot Paris 7, co-directeur
  • Julia Bonaccorsi, professeure, Université Lumière Lyon 2
  • Guillaume Le Blanc, professeur, Université Diderot Paris 7
  • Marie D. Martel, professeure, Université de Montréal, rapporteure
  • Catherine Neveu, directrice de recherche CNRS, llAC (CNRS-EHESS), présidente
  • Yves Sintomer, professeur, Uiniversité Paris 8, rapporteur