De la formation des publics à la rébellion des milieux

Un article de Francis Chateauraynaud (GSPR-EHESS) posté le 7 octobre sur le carnet de recherche Portée de la concertation

 

C’est un des lieux communs du pragmatisme : dans l’étude des processus collectifs, nous n’avons pas affaire à un public mais à une pluralité de publics. En un sens, il y a autant de publics que de causes ou d’affaires, de conflits ou de débats publics. Comme cela a été formalisé par de nombreux auteurs, une des tensions majeures des démocraties provient précisément de la difficulté d’articulation entre cette multitude et l’unité sociale désignée tour à tour par le peuple, le grand public ou l’opinion publique.

Les dispositifs. Voilà bien un des points de cristallisation des disputes autour de ce que la participation du public veut dire. Les travaux, aujourd’hui nombreux, qui ont porté la problématique de la démocratie participative se sont progressivement déplacés de l’étude des dispositifs vers les effets de la participation et, dans la foulée, vers les remises en cause de la participation conçue comme une forme de contrôle de la critique sociale1. Il reste que l’attention portée aux dispositifs et aux procédures a conduit à fixer la catégorie du public, ce qui a largement contribué à la querelle de l’acceptabilité dont la sociologie pragmatique peine encore à sortir aujourd’hui2.

L’acceptabilité, on y revient sans arrêt. Lors d’une intervention au colloque co-organisé en juin 2013 par l’Anses, l’Agence sanitaire française de l’environnement, et la Chaire de Développement Durable de Sciences-Po, rencontre pieusement intitulée l’expertise scientifique : dispositifs et nouveaux enjeux, j’incarnais le sociologue de service, mobilisé pour rappeler quelques apports des sciences sociales à l’analyse des processus d’alerte et d’expertise – une nouvelle loi ayant été votée au printemps3. Dans ce genre de contexte, la réduction du théâtre de l’expertise publique par la sempiternelle mise en scène des rapports entre science et opinion reste dominante. Bien sûr la scénographie est devenue plus « sociologique » en apparence, puisqu’on se donne a priori un jeu d’acteurs formé de scientifiques (experts), de décideurs (politiques), d’industriels (et leurs consultants en éthique des affaires), d’ONG (acteurs supposés représenter la société civile), de médias (jugés responsables de nombreuses polémiques), avec à la place du chœur, ce fameux « grand public » dont on ne cesse de souhaiter l’« engagement » et la « participation ». Du même coup, faire valoir l’hétérogénéité, la pluralité, la diversité des publics est, pour un sociologue d’inspiration pragmatiste, la moindre des choses. Mais cela ne paraît pas suffisant. Bien sûr, l’ethnographie de la participation, en plein développement, pousse très loin la dimension plurielle des expériences, révélée par les travaux au plus près des pratiques délibératives/participatives. Dès lors que l’on s’approche des foyers d’interactions multiples qui caractérisent, sur le terrain, les processus collectifs, on contribue à faire voler en éclat les catégories et autres typologies englobantes4. L’importance des milieux en interaction, toujours irréductibles, multiples et largement imprévisibles dans leurs effets d’entraînement, de la figure du boomerang à celle de la boule de neige, en passant par celle du ricochet (plus discret mais bien plus esthétique), a été amplement documentée dans les travaux antérieurs menés sous le concept de balistique sociologique. Ce faisant, le pragmatisme ne doit pas exclure les moments de reformulation, de retotalisation ou de remodélisation, permettant à la fois de mieux comprendre l’impact des moments de débat dans la dynamique des controverses et, dans la foulée, de faire clairement apparaître les points communs entre les différentes rébellions ou mises en cause radicales des dispositifs participatifs5.

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