Biennale Démocratie 2011. Un haut moment de démocratie par le bas

Dimanche 17 avril, s’est clôturée la deuxième édition de la biennale Démocratie 2011. Celle-ci s’est déroulée à Turin du mercredi 13 au 17 avril. Une manifestation dédiée à la démocratie, à ses penseurs, ses pratiques, ses enjeux, son futur. Cette deuxième édition semble avoir consacrée la biennale en tant que rendez-vous non seulement pour la ville de Turin, qui l’héberge et qui l’a vu naître,  mais aussi pour l’Italie et pour l’international si l’on considère les 45.000 participants et les 200 journalistes accrédités.    

Au-delà des 150 rencontres proposées, des 250 heures de programmation, des 200 intervenants et des 80 000 programmes imprimés, la Biennale n’est pas seulement un succès de chiffres, elle est surtout ce qu’on appelle un succès public. Du public, et de la critique. Il s’agit d’un tour d'horizon complet,à 360 dégrés, de la question démocratique à l’heure actuelle, non seulement en Italie mais ans le Monde entier.

Cette deuxième édition en effet a mis au centre des débats l’écart croissant, dans la société du XXIème siècle, entre les idéaux et la réalité :  entre l'idéal démocratique d'un pouvoir de tous les citoyens et la réalité du renforcement global du pouvoir de peu, dans tous les domaines où le pouvoir peut s'exercer : économique, culturel et politique. Face à cette concentration oligarchique des pouvoirs, de nouveaux acteurs politiques émergent comme porteurs de besoins et de requêtes de renouvellement : les jeunes, les femmes, les diversités culturelles et de genre, les consommateurs conscients et attentifs. C'est dans cet esprit que les organisateurs ont pensé la Biennale selon des parcours thématiques à l'intérieur desquels les différents débats se sont déroulés.

 

Le pouvoir de tous.

La manifestation a été l'occasion pour reflechir sur la signification originaire de la démocratie en tant que "pouvoir du peuple", sur les conditions de sa mise en place dans le cadre des démocraties libérales ainsi que sur ses évolutions récentes. Et involutions, dans les institutions répresentatives, à l'échelle locale, dans les États-Nations, en Europe. C'est dans ce parcours qu'on a pu assister à des débats de très haut niveau, tel que celui avec Stephen Holmes sur les pouvoirs et contre-pouvoirs de la démocratie, sur la pauvreté mondiale, sur les rapports entre démocratie et architecture avec Rem Koolhaas, sur l'éducation, entre obéissance et résistance, avec Stéphane Hessel.

   

Les oligarchies du pouvoir, du savoir et de l'avoir.

Le triomphe de la démocratie en tant qu'idéal politique va de pair avec l'existence du pouvoir de minorités de plus en plue exiguës. C'est à cela que tient le malaise démocratique conduisant aux réactions anti-politiques des citoyens, aux derives populistes et à une méfiance croissante à l'egard des partis et des représentants politiques. Cela est vrai à tous les niveaux au point qu l'on peut esquisser une géographie du pouvoir international. C’est ce dont nous ont parlé les rencontres et les débats sur la Chine, sur le futur du système international, sur le populisme avec Pierre Rosanvallon, sur le changement des fonctions militaires dans les nouvelles configurations sécuritaires.

Une autre série de débats se sont, au contraire, concentrés sur le pouvoir idéologique, culturel et religieux. Plusieurs questions se sont imposées : comment ces pouvoirs se sont-ils transformés et dans quelles limites ? Quels contre-pouvoirs ont été développés par la société ? Des hypothèses de réponses ont été apportées par toutes les interventions abordant les processus de formation de l’opinion publique, le marché de l’information, la communication politique, les nouveaux horizons déployés par Internet et ses social networks. C’est le cas des débats sur le langage de la politique, sur le pouvoir du web, sur le rôle des intellectuels, sur l’émergence des think thank, sur le rapport entre partis politiques et web.  

Nouveaux acteurs, nouveaux besoins

Une caractéristique de la Biennale est aussi d'avoir donné lieu à des rencontres/témoignages avec un parcours autour des nouveaux acteurs et des nouveaux besoins. Ainsi, la rencontre avec les architectes engagés dans la soutenabilité environnementale et sociale de leurs projets nous a montré a nécessité de refonder le rapport entre architecture et démocratie. La question de l’insertion professionnelle et sociale des citoyens étrangers ainsi que leur ségrégation urbaine ont été autant de sujets permettant de décortiquer l’esprit des démocraties à l’heure actuelle. Dans ce cadre, il était inévitable prendre également en considération l’enjeu posé par la démocratie écologique comme les débats sur le futur de l’Afrique ou sur l’eau comme bien public, l’ont montré.

Enfin, cela vaut la peine de souligner que cette Biennale « est tombée » dans une conjoncture historique très importante pour le pays et la ville qui l’accueillent : les 150 ans de l’Unité Italienne. Une fois de plus, cette manifestation a été l’occasion propice pour une réflexion sur le passé et le futur d’un des pays fondateurs de l'Union européenne et  qui aujourd’hui est face à une série de dilemmes politiques et culturels.

   

La Biennale au rendez-vous de la démocratie

Comme l’a très bien dit le président de la Biennale, Gustavo Zegrebelsky, dans un entretien qu’il nous a accordé et qui sera bientôt en ligne sur ce site,  la Biennale est en train de devenir un rendez-vous attendu auquel toute la citoyenneté, comme cette édition l’a confirmé, participe activement et intensément. Les queues silencieuses et entêtées pour assister aux débats, le jeune âge du public, sa diversité, une dense couverture médiatique, confirment ce constat en ouvrant déjà les regards sur la prochaine édition.

Il devient donc presque inévitable de clôturer ces chroniques de la Biennale en reprenant l’évocation du pouvoir des symboles proposée par Zegrebelsky dans sa leçon d’ouverture. Le symbole - de symblon, le morceau d’un objet permettant aux individus de se reconnaitre et de se réunifier, selon le mythe - représente une promese  d'unité à partir des différences.

Ainsi, cette Biennale a été le véritable symbole de la démocratie : moments et espaces de rencontre, de confrontation, d’écoute, de critique. Une manifestation, complètement gratuite, pour les citoyens. La « manifestation »  des citoyens.

 

Chronique de la journée de clôture du 17 avril

Un des débats qui a ouvert cette journée de clôture a été celui avec Stéphane Hessel sur le thème de l’éducation entre obéissance et résistance. L’ancien résistant français a abordé la question de l’éducation des jeunes au respect de l’autre et de la loi dans nôtre époque contemporaine marquée par un attachement poussé au profit. Dans son intervention, il s’est également posé la question de savoir jusqu’à quel point les citoyens ont le droit de s’opposer aux politiques ou aux normes qu’ils ne partagent pas  et sur lesquelles ils ont de moins en moins un pouvoir d’influence.

Parmi les autres hôtes étrangers de ce dimanche de la Biennale, on compte Ann Cvetkovic qui enseigne Women’s and Gender Studies à l’Université d'Austin au Texas. Elle a mené une réflexion sur le rôle public des sentiments et sur le nouveau rapport entre sphère publique et sphère privée dans  les sociétés contemporaines. Elle a interrogé ces transformations sous l’angle de la « démocratie radicale » et de façon comparative avec d'autres contextes nationaux.

Le thème du fédéralisme a été à nouveau abordé dans cette journée de clôture, mais cette fois dans une perspective moins italienne. Ce sujet a été débattu par Julian Nida-Rumelin, professeur de philosophie à la Ludwig-Maximilians-Unisersitat de Munich et ancien ministre de la culture de la République Fédérale Allemande. Il a  montré comment l’organisation fédérale de l’État n’est pas seulement une technique pour réaliser une division horizontale des pouvoirs, mais aussi une façon pour valoriser les pluralités culturelles au sein du tissu social et géographique de toute la Nation. Cependant il a souligné que cette polyphonie de cultures doit se reconnaître dans un système commun de valeurs de référence.

 

Voir les chroniques des autres journées de la Biennale :

La démocratie ouvre son chantier (Biennale Turin : 13/04/11)

Symboles et pouvoirs des démocraties contemporaines (Biennale Turin : 14/04/11)

De l’Europe au Monde (Biennale Turin : 15/04/11)

Culture, Architecture, Démocratie (Biennale Turin : 16/04/11)