40-La mise à l’épreuve par des citoyen.ne.s comme ressource cognitive

La mise à l’épreuve par des citoyen.ne.s comme ressource cognitive

Identité de l’équipe et projets en rapport avec la transition écologique

  > Frédéric Naudon (frederic.naudon@unicaen.fr), doctorant en sociologie au CERReV / Pôle risques, qualité et environnement durable de l’université de Caen-Normandie. Titre de la thèse : Analyse des savoirs mis en œuvre par des profanes dans le cadre de dispositifs de démocratie technique : le cas du déploiement d’une filière hydrogène dans le département de la Manche. Le contexte de la thèse a été élaboré à partir d’un constat partagé par différents acteurs et notamment par son financeur. Le constat est le suivant : face aux enjeux de la transition écologique, modifiant profondément les territoires et les modes de vie actuels, une réelle innovation sociale est nécessaire en termes de participation et de coopération des acteurs. L’hypothèse que nous souhaitons vérifier dans ce travail de recherche est celle-ci : des profanes non parties prenantes sont des acteurs pertinents pour l’exploration de problèmes complexes visant à élaborer des réponses aux questions posées par les incertitudes et les risques accompagnant la mise en place d’innovations technologiques. Financement de la thèse : Air Liquide R&D. > Frédérick Lemarchand, sociologue, maître de conférence HDR au CERReV, co-directeur du Pôle  risques, qualité et environnement durable de la MRSH (Université de Caen-Normandie.) Coordinateur du programme TÉTHYS (Transitions énergétiques territoires hydrogène et société – Financement ANR 2017 - 2019). Le programme TÉTHYS s’inscrit dans le champ de la démocratie technique et se propose de répondre, en étroite collaboration avec les acteurs des territoires, à un ensemble de questions liées au processus de transition énergétique liée à l’hydrogène, allant du recensement des expériences territoriales à la « mise en démocratie » d’enjeux à la fois généraux et très pratiques, et visant à dépasser les approches traditionnelles formulées en termes d’acceptabilité sociale des risques.

Problématique de la proposition

En liant le succès des transitions écologique et numérique à l’avènement d’une transition démocratique, le programme de recherche Cit’In met au défi la société, et en premier lieu les institutions en charge de l’action publique, d’accepter que les citoyen.ne.s deviennent de véritables acteurs dans l’élaboration des choix politiques et dans les processus de décision.

Penser les citoyen.ne.s comme des acteurs : quelles sont les conséquences de cette perspective ? Que doit concrètement accepter la société si l’on ne considère plus les citoyen.ne.s comme de simples parties prenantes invitées à la table des discussions pour fournir leurs savoirs « utiles » – savoirs situés, locaux, d’expérience ou d’usage – à la modélisation du problème posé par le monde réel ?

Selon nous, un élément de réponse à ces questions se loge dans l’acceptation suivante : n’importe quel.le citoyen.ne, défini.e comme une personne n’ayant pas de connaissances particulières sur un sujet, est capable de participer – « prendre part, apporter une part et bénéficier d’une part » – à la réflexion sur une problématique issue de ce sujet, et de produire de nouvelles connaissances. Notre hypothèse de travail va d’ailleurs plus loin : l’acquisition de connaissances (sous forme d’une formation par exemple) n’est pas un préalable nécessaire, ni même souhaitable, à une « mise en capacité » des citoyen.ne.s à participer.

Cette piste de recherche, explorée dans le cadre de la thèse de Frédéric Naudon et proche des problématiques du programme de recherche TÉTHYS, peut ouvrir de nouvelles perspectives et proposer des alternatives aux logiques verticales et descendantes généralement initiées par les décideurs traditionnels dans les processus de transition écologique.

Méthodologie et terrain d’enquête

Ce travail de thèse a permis la conception et la mise en place de dispositifs incluant des personnes n’ayant pas de connaissances particulières sur le sujet traité – dénommées ici « généralistes »1 – afin d’évaluer leur capacité à explorer des domaines très spécialisés de type recherche universitaire. Des réunions de travail d’une heure ont été organisées pendant lesquelles 6-8 généralistes ont eu à explorer le domaine d’un.e spécialiste, et l’aider, le cas échéant, à résoudre une de ses problématiques (réelle).

Contrairement à ce qui se fait habituellement dans le cas des panels de citoyens, les généralistes ne sont pas préparés à la réunion de travail. Ils ne reçoivent donc pas de formation avant la rencontre avec le·la spécialiste. Ils ne savent pas qui ils vont rencontrer.

La préparation de la réunion de travail est portée entièrement par le.la spécialiste qui est accompagné.e pour présenter son travail de façon accessible, déterminer et exposer sa problématique, c’est-à-dire une question ouverte pour laquelle il.elle n’a pas de réponse. Voici quelques exemples de problématiques traitées : « Comment caractériser ma flamme de combustion de kérosène dans une enceinte fermée ? » ; « Je ne trouve pas le gène régulateur permettant à ma bactérie de consommer des maltodextrines » ; « Je dois améliorer le protocole de recherche visant à développer une thérapie pour resynchroniser les rythmes biologiques des personnes âgées » ; « Pourquoi utilisons-nous des contours poétiques lorsque nous parlons alors que nous pourrions nous contenter des règles de grammaire ? ».

Les résultats montrent, dans les conditions du dispositif, que des personnes n’ayant pas de connaissances particulières d’un sujet sont capables de contribuer à la réflexion et sont en mesure d’apporter de nouvelles connaissances au spécialiste. Les généralistes n’hésitent pas à poser des questions, mais aussi à remettre en cause des hypothèses de base et à proposer des pistes de recherches.

De façon assez inattendue, les spécialistes se sont retrouvés mis à l’épreuve par les généralistes. Ils ont dû justifier leurs hypothèses, leurs choix et ce, très précisément et très « profondément » dans leur propre sujet.

Résultats escomptés

Ces premiers résultats nous incitent à poursuivre les expérimentations dans un nouveau format pour se rapprocher autant que possible des réunions de travail ou de pilotage classiques réunissant divers acteurs concernés. Notre objectif est de mettre en place des réunions de travail réunissant cette fois plusieurs spécialistes de différentes disciplines, ayant un projet à mener ensemble, et bien sûr un groupe de 6-8 citoyen·ne·s « généralistes ».

Le but de ces réunions sera d’évaluer une nouvelle fois les apports des généralistes en termes de contenu, ainsi que la « mise à l’épreuve » éventuelle du dit projet, mais aussi d’observer dans quelle mesure la présence de généralistes accélère ou freine les échanges entre les spécialistes eux-mêmes (établissement d’un langage commun, clarification des objectifs, créativité augmentée, etc.) et de distinguer les éventuelles formes d’hybridation et de dissociation qu’opéreront les acteurs entre eux.

Le premier projet formant le cadre de ces réunions de travail a été sélectionné. Il est porté par un lycée maritime et aquacole situé dans la Manche et doit permettre la conception et la réalisation d’un nouveau bateau école de pêche, outil indispensable à une mise en situation réelle pour les élèves et ayant un fort impact sur l’attractivité du lycée.

Le directeur du lycée maritime situe résolument son projet de nouveau bateau-école dans le cadre de la transition énergétique et souhaite qu’il soit construit pour répondre à deux besoins complémentaires :

  • un projet ayant du sens pour les différents acteurs du lycée, en particulier pour les élèves, apportant des réponses aux exigences environnementales (indépendance énergétique par exemple) et représentant un enjeu fort en termes de créativité. Le navire pourrait être un démonstrateur hybride (diesel-électrique et pile à combustible H2 embarquée) pour garantir la sécurité de la navigation en attendant que la nouvelle technologie soit aboutie. Il serait partagé entre pédagogie et équipe de recherche et délivré de toute contrainte économique jusqu’à maturation d’un modèle commercialisable.

  • répondre aux problématiques de la filière pêche dans le cadre de la transition énergétique, en particulier le renouvellement de la flotte française, vieillissante.

Le directeur du lycée maritime souhaite que son projet, en l’état actuel, c’est-à-dire déjà avancé mais pas abouti, soit « mis à l’épreuve » par un groupe de généralistes. Il est tout à fait ouvert à l’exploration de la « pluralité des chemins de la transition ».

Les premières réunions de travail sont financées et auront lieu au premier trimestre 2018. Les spécialistes pressentis sont : un expert énergie, un enseignant électrotechnique, un enseignant « pêche », une lycéenne, un représentant des pêcheurs, un.e représentant.e du financeur public, un pêcheur en activité, et toute autre personne concernée par le projet.

Notre projet de recherche pourrait se poursuivre dans le cadre du programme Cit’in en identifiant d’autres projets de transition écologique souhaitant intégrer des généralistes dans ses instances de réflexion et de décision. Ces nouvelles expérimentations viendraient enrichir nos connaissances sur les apports des « citoyen·ne·s généralistes », sur les dynamiques par lesquelles ils.elles deviennent de véritables acteurs de la réflexion et sur l’établissement de nouveaux modes de relation experts-citoyen·ne·s.

Il s’agit donc de mettre à jour de nouvelles pistes de réflexion pouvant aider à définir les modalités de la fabrique participative et de la conduite des politiques publiques inclusives.

  • 1. Avec cette définition, toute personne ayant des connaissances particulières dans un domaine est considérée comme un.e « spécialiste » de ce domaine.