30-Les coopératives dans les transitions : démocratie économique et enjeux écologiques

 

Les coopératives dans les transitions : démocratie économique et enjeux écologiques

Thomas Lamarche UMR Ladyss Université Paris Diderot Noémie de Grenier Coopaname Et La manufacture coopérative (coopérative de recherche action)

La Manufacture coopérative : une coopérative de recherche-action

Le réseau constitué autour de La Manufacture coopérative est formé par des personnes et des coopératives, engagées dans une dynamique de recherche et d'action autour des coopératives et de leur potentiel dans les crises et en faveur d’une transition citoyenne au cœur des activités économiques.

S’intéresser à l’action des collectifs coopératifs, c’est prêter attention à l’activité citoyenne dans le champ de l’entreprendre, du travail (notamment du travail autonome, marqué par la désalarisation) et de la production. C’est donc éclairer des modèles économiques émergents.

L’équipe est pluridisciplinaire, mais surtout pluriactive au sens où les modes de réflexion et d’agir du collectif prennent place dans différents paradigmes et différents espaces de pensée et d’action. La dynamique de recherche que nous portons a vocation à nourrir les acteurs de ces transformations sociales; elle repose sur leur capacité à produire des concepts opérationnels dans l’action. Une telle démarche a été mise en œuvre à travers la démarche de la Manufacture coopérative, elle-même structurée par des programmes de recherche (FSE, Université Paris Sorbonne Cité, MSH Paris Nord) et un ouvrage collectif (La Manufacture coopérative, 2014). Notre démarche intéresse aussi les pouvoirs publics, des entreprises et, bien sûr, les organisations dites de la société civile. Elle consiste à interroger le potentiel de l’agir coopératif pour résister à différents dérèglements propres à la crise et à la fragmentation de l’emploi. Elle vise à soutenir de nouveaux modèles pour l’emploi, l’innovation dans le rapport au travail. Elle s’intéresse à produire des dispositifs favorisant l’égalité, notamment entre les hommes et les femmes, que ce soit dans la gouvernance des organisations ou dans le travail. Il s’agit ainsi de proposer des instruments appliqués pour accompagner la création d’entreprises socialement innovantes, particulièrement en termes de gouvernance, de transition écologique et d’ancrage territorial.

Pour une éducation coopérative

La démarche poursuivie s’inscrit en discussion avec différents chantiers sur lesquels nombre d’acteurs et de chercheurs de l’économie sociale sont engagés. Le champ fourmille de démarches alternatives partant de l’économique et non seulement du politique, liées à des modes d’action visant solidarité, enjeux écologiques et démocratiques, transition énergétique, circuits courts, etc. C’est en effet un trait marquant de l’ESS depuis le tournant des années 1970-1980, que l’on retrouve dans les activismes environnementaux, que d’être un espace d’alternatives par la réappropriation de l’économie réelle, de l’entreprise, et donc de la production. Cela s’articule à un changement au sein du mouvement social, à la crise de la critique sociale et à une forme de redéploiement des énergies critiques, de la combativité sociale et ouvrière vers la mise en œuvre d’expériences concrètes. En cela l’ESS renoue avec la dynamique d’innovation sociale et institutionnelle qui caractérise son essor dans la seconde moitié du XIXe siècle (Koleva et Lamarche, 2013).

Un autre débat est aujourd’hui en jeu avec les travaux sur la responsabilité sociétale de l’entreprise comme ceux du Collège des Bernardins animés par O. Favereau et R. Bauduin (2012) qui visent à une extension de la définition de l’entreprise afin qu’elle englobe ses différents rôles sociétaux. C’est un chantier juridique et économique majeur, qui repose la question de la caractérisation de l’entreprise. La caractérisation de l’agir coopératif, et spécifiquement de la coopérative prend un sens aigu pour la recomposition du rôle social de l’entreprise (Richez-Battesti et Vallade, 2012, Lamarche et Bodet, 2016).

Notre lecture de la coopérative passe par une compréhension de la particularité des structures productives (formes de la division du travail, type d’organisation, gouvernance etc.). Nous considérons que les statuts ne suffisent pas à produire à eux seuls une transformation. L’entrée dans une dynamique coopérative implique quatre révolutions fondamentales, comparables à celles à l’œuvre lors du passage de la féodalité à la démocratie politique, et qui permet de penser les transitions en cours :

  • De la propriété à la citoyenneté : il y a un biais à présenter la coopérative comme un simple transfert de propriété de l’entreprise de ses actionnaires vers ses sociétaires (les salariés dans la coopérative de production). Il s'agit plutôt de l'instauration de l'entreprise comme bien commun confié au groupement des personnes qui la gèrent. Nous appréhendons cette citoyenneté d'ordre économique comme articulée aux activismes citoyens qui ont en commun une vision transformatrice de leurs actions, et accompagnent la transition citoyenne (Veyer et Sangiorgio 2006).

  • Du dirigeant au gouvernement : par isomorphisme et sous l’effet d’une domination de la corporate governance, certains identifient les mandataires sociaux élus des coopératives à des dirigeants d’entreprise comme les autres. La réflexion sur les rôles, postures et manières de faire des dirigeants constitue un chantier à explorer.

  • De la stratégie au projet de société : une coopérative est l’outil économique partagé du groupement de personnes qu’est son sociétariat. Son existence repose sur un contrat social entre ses membres, soit la formulation d’un projet d’ordre politique autour duquel chacun choisira de Faire société (Faire société, signature de Coopaname et titre de l’ouvrage collectif de La Manufacture coopérative).

  • Du projet de société au projet de territoire : l’agir coopératif sur les territoires organise la structuration des initiatives à l’échelle locale et représente une alternative en termes politiques dans la mise en œuvre de la transformation écologique des territoires.

Il s’agit pour nous de lier ce qui est en acte dans la coopération telle qu’elle se vit et se crée dans les coopératives, et la façon dont on formalise ces dynamiques de production intégrant ce qui est au cœur du mouvement coopératif : la démocratie dans les rapports de production et la solidarité dans les modes de répartition et de partage de la valeur. La caractérisation de cette transition, nourrie d’innovations sociales, nécessite de considérer conjointement la dynamique des règles (formelles et informelles) et l’organisation concrète de la production afin de progresser dans une meilleure compréhension de la coopérative (Bodet, de Grenier, Lamarche 2013).

L’institution en acte

Nous proposons de discuter de ces processus en termes de fabrique instituante (Bureau et Corsani, 2014) ou de « marges instituantes ». Cette caractérisation figure parmi les hypothèses de travail, et devra être soutenue par le processus de recherche-action. Considérer que les coopératives, et différents activismes citoyens sont instituants, signifie qu’ils ont la capacité à produire les conditions de leur autonomie relative. On perçoit la démarche instituante au sens où l’innovation de ces groupes consiste à créer de nouveau modes d’organisation intégrant solidarité et proximité (Lanciano et al.). Le terme “instituant” au sein de l’ESS renvoie à Henri Desroche, acteur clé des coopératives au 20é siècle. Ce processus d’innovation institutionnelle est celui par lequel se pérennisent des règles démocratiques, des pratiques solidaires. Être instituant renvoie à la dynamique d’innovation sociale permanente, portée par les acteurs afin de se donner les moyens de poursuivre l’impulsion politique de départ.

Pour Desroche (1976) cela suppose de développer l’animation coopérative dans le sens de la réflexivité à propos des pratiques et des règles qui permettent de coopérer dans les faits. Le processus instituant fonde aussi ses racines dans la notion développée par Castoriadis (1999) lorsqu’il cherche à de rendre compte de la capacité des imaginaires (pour les coopératives, le projet politique, l’innovation sociale) à contribuer au processus instituant, c’est-à-dire à la transformation des modes d’agir.

La recherche-action

Desroche définit la recherche-action comme « un processus de recherche en sciences sociales donnant une large place à la prise en compte de l’expérience des acteurs dans l’analyse de pratiques concrètes ; à l’implication des acteurs au processus d’objectivation et de formalisation (recherche impliquée) et enfin à la production d’un savoir utile dans l’action (recherche appliquée)". Les liens entre l'économie sociale et le monde de la recherche représentent une “tradition de pensée” qui articule “mouvement d'entreprise et mouvement de pensée » (Draperi, 2001). En mobilisant la recherche-action, nous visons à dépasser la dichotomie entre le monde de la recherche et celui de l'action, qu’il s’agisse d’organisations de la société civile ou d’organisations productives.

Cet outil, qui s'ancre dans une vision transformatrice, d'éducation permanente et de démocratisation à la fois des pratiques des chercheurs et de celles des praticiens, est fécond pour appréhender les transitions actuelles. La méthodologie vise à mettre en cohérence la problématique de recherche (ie le résultat) et la démarche (ie le processus) qui mène à la production collective de connaissances et de solutions aux difficultés rencontrées par les acteurs. La démarche fait référence à la philosophie pragmatiste, où l'expérience et l'expérimentation sont à la base de la conceptualisation (Dewey, 1938). Cet effort consacré à la construction du processus apparaît nécessaire pour faire aboutir une recherche visant à caractériser un modèle économique novateur.

Nos axes de recherche

1. Quête d’autonomie et imaginaires instituants

Manucoop est construite avec et pour des collectifs qui expérimentent en matière de production collective et se situent comme des (micro) alternatives à l’emprise néolibérale. Ces processus inventifs naissent dans les marges du capitalisme, notamment en résistance aux formes aliénantes du travail. Ils visent aussi à inventer de nouveaux droits (droits à la délibération, droits sociaux), et de nouvelles pratiques. La quête d’autonomie passe par la production par un groupe, une coopérative, de ses propres règles et pratiques de travail, de répartition etc. On propose de discuter la notion de marge instituante, ou de pratique instituante afin de souligner la capacité d’action inscrite dans ce que Castoriadis nomme imaginaire instituant. On se réfère aux pratiques considérées comme auto-création : la mobilisation pour l’autonomie porte un processus instituant à même d’engendrer les conditions de sa pérennisation (ce qui sera alors institué), c’est-à-dire des institutions qui donnent réalité aux innovations, qu’elles soient matérielles (dispositifs de communication et de légitimation ; espaces et lieux) ou immatérielles (langage, normes, règles, rites).

2. Travail : de l’émancipation économique à l’émancipation politique

Dans les transformations actuelles qui affectent le travail et l’emploi et bousculent la société salariale, comment faire face, à notre échelle, à la flexibilisation, à l’individualisation de l’emploi, à la précarisation ? De nouvelles formes de travail indépendant se développent, associant baisse des subordinations formelles (voir la figure du travail libre au sens de “sans contrat de travail”, dans la logique d’Uber ou du digital worker) et contrôle sur le travail instrumenté par le client, la concurrence, voire les plateformes numériques. Comment concilier autonomie dans le travail et dans son organisation, et construction collective d’une entreprise démocratique ? Comment aborder les discontinuités de revenus et contribuer à la réflexion sur leur hybridation (revenu universel, monnaies sociales, meilleure adéquation du système national de protection sociale aux discontinuités…) ?

Comment renforcer les collectifs coopératifs qui inventent une division du travail sans perte de sens, et portent des dispositifs d’émancipation ?

3. Genre : contribuer à l’émancipation de toutes et tous

Manucoop intègre la dimension de genre comme élément clé des pratiques coopératives. La démarche de recherche-action se donne comme objectif d’éclairer les acteurs et actrices ainsi que les instances de décision sur la permanence des inégalités de genre, des barrières invisibles, des freins non perçus ou non-traités. Il s’agit d’intégrer, au sein des valeurs de démocratie et de solidarité, cet enjeu qu’est l’égalité entre les femmes et les hommes. Ceci passe par la déconstruction des stéréotypes qui sont un obstacle à l’émancipation des femmes, et par l’intégration systématique d’un volet genre au sein des différentes problématiques.

4. Penser la soutenabilité des collectifs de grande taille

Manucoop, en lien avec les coopératives fondatrices, propose de traiter de façon directe de la question de la taille, de la croissance des collectifs, et du besoin de mutualisation inter-coopératives. D’une part parce que les problématiques évoluent avec la taille du groupe : logiques de spécialisation et de division verticale du travail, questions d’engagement et d’organisation de la vie démocratique… D’autre part parce que les collectifs, quelle que soit leur taille, peuvent avoir intérêt à mutualiser des outils, qu’ils soient matériels ou immatériels, dans un regroupement politique à construire. Dans les deux cas, il s’agit de penser de façon plus systématique les moyens, pour les collectifs de grande taille, de maintenir et développer les valeurs et principes qui sont à l’origine de leur création.

5. Territoires : rendre compte de l’ancrage local

Face à une économie mondialisée et de plus en plus abstraite, de nombreuses alternatives s’enracinent au niveau local, e privilégient la connexion des ancrages locaux, l’inter-local plutôt que l’international, quand elles se développent à grande échelle. Quel rôle jouent les territoires dans le développement de ces alternatives, et notamment dans l’articulation entre les dimensions économiques, sociales, écologiques et civiques ? Qu’est-ce qui se joue dans les liens avec les territoires et entre les territoires, quant à leur développement et à leur pérennisation ?