26-Variations sur l’habiter et la transition énergétique et écologique

Variations sur l’habiter et la transition énergétique et écologique. Trois modalités d'expérimentations démocratiques en milieu urbain

Groupe Recherche Action

Rémi Eliçabe, Amandine Guilbert, Yannis Lemery

 

Identité de l'équipe

Le GRAC est une association de recherche en sociologie urbaine fondée en 2006. Notre collectif et notre statut indépendant prennent sens dans l'élaboration de nouvelles modalités de recherche associant acteurs de terrain et sociologues dans une optique de coproduction des savoirs.

Projets en rapport avec la TEE

Nos deux dernières recherches nous ont permis d'approfondir des modalités de participation discrètes à la TEE, en portant la focale pour la première, sur l'ensemble des adaptations secondaires réalisées quotidiennement par les habitants pour s'approprier le quartier exemplaire qu'est la Confluence à Lyon1 ; et pour la seconde, en donnant à voir le travail réalisé au quotidien par des acteurs de la vie de quartier afin de faire de ce dernier un objet commun (le quartier St Léonard à Liège et les Murs à Pêches à Montreuil2).

Proposition problématique

Il s’agit de vérifier l'hypothèse selon laquelle l'expérimentation démocratique comme la TEE prennent corps et sens depuis des manières d'habiter différenciées. Nous postulons que l'innovation à la croisée des domaines politique et écologique est moins à chercher dans des dispositifs fortement technicisés ou spécialisés que dans les reprises permanentes dont l'un et l'autre domaine sont l'objet, à même la vie quotidienne des citoyens. L'enquête qualitative que nous soumettons se propose de faire varier trois modalités d'expérimentations démocratiques en contexte urbain caractérisées par une « politique du faire ».

Méthodologie et terrains d'enquête

La coopérative d'habitants Chamarel constitue le premier terrain potentiel, situé dans un quartier populaire en cours de réaménagement, à Vaulx-en-Velin (ville périurbaine de l'Est lyonnais). Nous sommes déjà en lien avec ses occupants dans le cadre d'un appel d'offres de l'ADEME sur la question de l'expérimentation de « bâtiments responsables ». Nous voudrions, pour ce qui concerne le présent appel, approfondir les enjeux plus directement politiques de cette expérience.

Le projet Chamarel est né en 2009 à l'initiative d'un groupe de retraités soucieux de garantir leur autonomie via le montage d'une coopérative d'habitants adaptée. Le projet vient d'aboutir par la réalisation d'immeubles écoconçus comprenant 16 logements et différents espaces collectifs. Le fonctionnement est démocratique (une personne, une voix) et la maîtrise d'ouvrage a été prise en charge par les futurs habitants eux-mêmes en partenariat avec différents acteurs associatifs, privés et publics.

L'intérêt de cette expérimentation est au moins de trois ordres. D'abord, Chamarel propose de situer la question démocratique dans la sphère de l'habiter et de la vie quotidienne, comme une action collective visant leur transformation. Ensuite, la coopérative propose un nouage original entre cette démocratisation et les enjeux de la TEE : la mise en commun permet de dégager des marges de manœuvre pour agir de manière écoresponsable, et elle constitue une épreuve pour engager un processus de transformation subjective. Enfin, Chamarel pose autrement la question de la prise en compte des personnes vulnérables dans la TEE : les habitants se proposent en effet de retourner leur situation de vulnérabilité (la vieillesse) en une augmentation de leur capacité d'agir et une source de propositions et d’innovations.

Le deuxième terrain consisterait à suivre la dynamique d'écorénovation du parc privé à l'échelle du quartier Perrache (entre la smart city Confluence et l'hypercentre lyonnais) via la plateforme Ecorénov' Copro mise en place par la Métropole de Lyon. Depuis la fin de l'année 2015, Ecorénov' propose un accompagnement personnalisé à destination des copropriétés pour les accompagner dans l'écorénovation de leur bâti. Le dispositif vise une écorénovation performante du bâti collectif privé, mais prend également en compte l'intégration patrimoniale, le confort acoustique et visuel, ainsi que la situation sociale délicate dans laquelle se trouvent certaines copropriétés.

L'intérêt de ce terrain tient à la prise en compte d'arènes à la fois ordinaires et collectives d'appropriation de la TEE dans un contexte d'expérimentation d'ampleur. Le travail au sein des Syndicats de Copropriétés consiste à faire communiquer deux dimensions spécifiques : une arène infrapublique de représentation et d'institution de la communauté et le plan des acteurs et intervenants techniques qui pratiquement font tenir les installations : fournisseurs, experts, assureurs, entreprises. À cette échelle infrapublique on voit se rejouer tout un travail politique d'institution du commun, de partage du sensible et l'instauration de formes de micro souveraineté impliquant des formes de redistribution de la gouvernance métropolitaine. L'enquête consisterait à suivre ce processus capillaire qui vise à conduire la TEE à l'échelle d'un quartier au travers d'opérations ciblées d'écorénovation. Il s'agirait notamment de ressaisir ce que ce partenariat avec la Métropole induit pour le travail technico-juridico-politique au sein des copropriétés, et comment la prise en compte concrète des problématiques environnementales modifie le genre de collectif qui se déploie à l'ordinaire, à l'échelle d'un immeuble ou d'un îlot.

Situé dans les Hauts-de-Montreuil, le site des Murs à Pêches se caractérise par un enchevêtrement de murs sur lesquels étaient cultivées, entre le XVIIe et le début du XXe, des fruitiers. La majorité des murs sont aujourd'hui concentrés sur une zone de 37 ha classée en « zone horticole protégée ». Ce site constitue tout à la fois un site patrimonial naturel et culturel et la cible de grands projets urbains pour la ville de Montreuil. C'est aussi une zone floue habitée par une foule d'êtres extrêmement bigarrée : familles tziganes, collectifs alliant art et permaculture, projets de jardins solidaires et de café social, jardins familiaux, petites entreprises, maisonnettes, un rucher-école, un théâtre en plein air, un hakerspace, la Société Régionale Horticole de Montreuil, une micro-brasserie artisanale... Ce feuilletage, qui caractérise aujourd’hui le site, entraîne, on peut s'en douter, des coexistences improbables et détonantes. Une enquête sur site a déjà été menée par le GRAC mais elle mériterait d’être prolongée pour continuer à suivre les mutations qui y ont cours, dans le cadre d’une transition éminemment disputée. Les questions de sauvegarde du patrimoine y côtoient celles de pollution des sols, les projections les plus futuristes ont à tenir compte de toute cette hétérogénéité dans l’occupation du site. L'exploration de ce terrain permettrait de poser la question d'une politique de la transition pensée non plus comme alignement des acteurs sur un même objectif mais comme agencement ou composition d'une irréductible pluralité.

Résultats escomptés

Ces trois terrains proposent une articulation originale entre TEE, expérimentations démocratiques et régimes de l'habiter. À Chamarel, on trouve des citoyens engagés dans la redéfinition conjointe d'un habiter écologique et d'une collectivisation des enjeux liés à la vieillesse ; dans le quartier Perrache Ste-Blandine on a plutôt affaire à des habitants ordinaires bousculés et confrontés à la transformation massive de leur quartier ; aux Murs à Pêches, un ensemble hétérogène de peuplement est confronté à la question de savoir qui a le droit d'habiter la transition ici mise en jeu.

Il s’agit ensuite de décliner trois modalités de mise en rapports entre initiatives citoyennes et institutions publiques : un processus ascendant qui doit reconfigurer ses entours institutionnels dans une logique militante de promotion et de diffusion du modèle coopératif ; un processus inverse où les acteurs publics se trouvent dans la position de devoir inventer des manières de cibler et d'enrôler des collectifs d'habitants, pour engager effectivement et pas à pas des dynamiques d'écorénovation ; les Murs à Pêches quant à eux constituent un véritable nœud entre initiatives citoyennes et volontés gouvernementales où le nombre d'entités impliquées et de conceptions différentes de la transition nécessite l'invention chemin faisant de modalités nouvelles d'associations.

La variété des configurations urbaines concernées donne enfin à voir comment la TEE trouve à se déployer spécifiquement dans la trame urbaine en fonction de ces singularités : un site en hypercentre, qui bénéficie de l'effet de halo d'un quartier démonstrateur et exemplaire du point de vue environnemental (la Confluence), un site en zone urbaine sensible dans une banlieue caractérisée par de lourds processus de relégation et enfin une friche urbaine, vaste espace vague en transition fonctionnelle et mis sous pression par la densification.

  • 1. GRAC, Les grands projets urbains durables à l'épreuve de leur habitabilité : le cas exemplaire de la Confluence à Lyon, Programme MOVIDA, Ministère de l'écologie, du développement durable et de l'énergie, 2016.
  • 2. GRAC, Des vies de quartier à l'épreuve de la métropolisation. Les cas des Murs à Pêches à Montreuil et du quartier St Léonard à Liège, PUCA, Programme La ville ordinaire et la métropolisation, 2016.