1 - Transition énergétique et recherche participative

Transition énergétique et recherche participative : l’expérience originale du Conseil de développement de l’Eurométropole de Strasbourg et ses conséquences sur quelques concepts centraux de la philosophie et de la sociologie des sciences

 

Identité de l’équipe :

IRIST, EA 3424, Université de Strasbourg et Archives Poincaré, UMR 7117, Université de Lorraine : Bernard Ancori, Catherine Allamel-Raffin, Vincent Helfrich, Frank Hausser.

Conseil de développement de l’Eurométropole de Strasbourg : Anne-Marie Jean, Emmanuel Rivière, Jean-Carles Wilm, Julien Pinchon, Sandrine Delsol.

Projets en rapport avec la transition écologique dans lesquels l’équipe est engagée :

Programme Repere (MTES/CGDD) ; la circulation des savoirs au XXIème siècle, axe de recherche des Archives Poincaré dans le cadre du CQR 2018-2022.

Problématique de la proposition (question(s) de recherche) :

Cette recherche socio-épistémologique porte sur l’impact des recherches participatives sur certains concepts centraux de la philosophie et de la sociologie des sciences et tente d’identifier le type de savoirs ainsi produits, ainsi que les critères et modalités de leur évaluation.

Les recherches actuelles dites « participatives » connaissent des modalités très diverses (F. Houiller (dir.), 2016). Dans la plus radicale, elles sont entièrement co-construites et co-pilotées par des acteurs académiques et non académiques idéalement mis sur un pied d’égalité tout au long du processus de recherche, depuis sa phase de conception jusqu’à la livraison et l’évaluation de son produit final. En s’inscrivant dans un modèle de co-production des savoirs qui a émergé dans les années 1990, à côté du modèle de l’instruction publique qui a dominé les années 1945-1970 et celui du débat public qui est apparu dans le sillage de la contestation tous azimuts de la fin des années 1960 (M. Callon, 1998), ce type de recherches s’appuie sur les acquis des Science Studies qui, sans renier les spécificités des connaissances proprement scientifiques, leur dénient tout caractère surplombant pour les inscrire dans un ensemble plus large de savoirs distribués dans l’ensemble de la société au sein de laquelle ils sont situés (D. Pestre, 2006, B. Ancori, 2012, C. Bonneuil et P.-B. Joly, 2013). Prenant à la lettre ces acquis, cette modalité radicale de recherches participative esquisse au delà de la vulgarisation scientifique, un nouveau type de rapports entre sciences et société (B. Ancori, 2016). Que deviennent alors les grandes catégories conceptuelles de l’épistémologie ? Comment qualifier épistémologiquement les énoncés ainsi produits ?

Comment penser le rapport à la vérité de ces énoncés lorsque la multiplicité de leurs référents extralinguistiques brouille encore davantage la notion de vérité-correspondance, et que dire d’une vérité-consensus censée émerger à partir de multiples points de vue différents, souvent contradictoires et parfois conflictuels (B. Ancori, 2017) ? Qu’en est-il de l’objectivité de ce type de recherches ? L’objectivité constitue toujours l’un des standards épistémiques des sciences, maisparadoxalement, elle reste une notion très difficile à cerner, que ce soit du côté des philosophes ou de celui des scientifiques eux-mêmes. La situation est encore plus confuse quand on s’intéresse à la subjectivité et à ses impacts sur la production des connaissances dans les sciences, car la subjectivité constitue un point aveugle, un Doppelgänger, un « jumeau diabolique » de l’objectivité (Steven Shapin, 2011). Elle a peu suscité l’intérêt des philosophes des sciences, et les sociologues eux-mêmes ont omis de la définir précisément. Sur la base de travaux récents portant sur l’objectivitéin concreto au sein des sciences, l’objectivité d’une discipline scientifique donnée peut se concevoir comme un « dosage » particulier de « modalités objectivantes » (C. Allamel-Raffin, 2014, 2016). Car la norme que constitue l’objectivité n’a rien d’évident, et ce n’est qu’en se penchant sur les pratiques des scientifiques que l’on peut essayer d’en comprendre le contenu. Nous essaierons donc d’enrichir la notion de modalités objectivantes et la manière dont la subjectivité est prise en compte dans le cadre des recherches participatives, où les difficultés sont redoublées du fait de l’hétérogénéité plus grande des acteurs et de l’absence de définition scientifique de la subjectivité.

Les savoirs ainsi produits sont à la fois ceux, théoriques et empiriques, des acteurs académiques, et les savoirs expérientiels ou « de terrain » des acteurs non académiques souvent réputés incapables de « monter en généralité », donc de mener à des formes de lois empiriques — sans parler des lois universelles. Cette situation repose le problème de l’induction. Que signifie exactement penser « par cas » (J.-C. Passeron et Jacques Revel (dirs.), 2005) ? Quelle est la pertinence de la notion de « bonne focale » pour ce faire (H. S. Becker, 2016) ? Et plus largement, que signifie généraliser à partir d’un point de vue qui est toujours situé, et ne peut dès lors jamais envisager qu’une partie de l’ensemble (E. Désveaux et M. de Fornel (dirs., 2012) ? Une théorie des cas est-elle possible, ou bien faut-il, comme certaine psychanalyse, se résigner à ne pouvoir raconter que l’histoire de chacun de ces derniers (Collectif, 1990) ?

Enfin, comment penser l’évaluation de la méthodologie et des résultats de recherches participatives telles qu’entendues ici ? Ces recherches s’identifient-elles à des recherches-actions ou les débordent-elles en ayant un enjeu citoyen plus large ? Leur évaluation doit-elle se fonder sur les seuls critères d’excellence scientifique ou faut-il prendre en compte également leur éventuel impact sociétal ? Comment qualifier alors cet impact ? Peut-on parler ici d’une valeur d’usage des sciences (O. Glassey, J.-P. Leresche et O. Moeschler (dirs., 2013) ? Quel type d’instance d’évaluation faut-il envisager ? Uniquement composée de scientifiques ? Elargie à l’ensemble des parties prenantes ? Avec quelles conséquences sur le plan institutionnel ?

Méthodologie et terrain d'enquête :

La recherche s’appuiera sur le travail de l’équipe « Transition énergétique » du Conseil de développement de l’Eurométropole de Strasbourg dont la première saisine a porté sur la transition énergétique : « Quels modes de coproduction inscrire à l’agenda métropolitain en matière de transition énergétique? Quel engagement citoyen sur le territoire transfrontalier ? ». Un groupe piloté par Anne-Marie Jean et Emmanuel Rivière a mené ses travaux pendant près d’un an en s’appuyant sur une revue de la littérature ainsi que sur des auditions d’experts et d’acteurs de terrain. D’où un rapport de 38 pages et 5 pages d’annexes qui décrit la méthode de travail adopté, définit la notion de transition énergétique, dresse un état des lieux des consommations et productions d’énergie dans l’Eurométropole, propose une analyse des freins et points de blocage, et fournit une liste de préconisations en 56 actions concrètes visant à favoriser l’implication des habitants et de la collectivité dans la transition énergétique et organisées en trois axes : faire participer pour faire s’engager, écrire un récit commun et citoyen de la transition énergétique, affirmer l’exemplarité des élus et de la collectivité.

Bibliographie des textes cités

  • Allamel-Raffin Catherine, « Objectivité et emploi de la couleur dans les images scientifiques »,  De la couleur comme code, S. Chamaret (Dir.), Strasbourg, HEAR-Zeug éditeur, 2016, p. 32-42.
  • Allamel-Raffin Catherine, « Objectivité et illustrations scientifiques », HDR, Université de Strasbourg, 2014.
  • Ancori Bernard, « La production et la circulation des connaissances scientifiques et des savoirs profanes dans nos sociétés techniciennes », in La circulation des savoirs. Interdisciplinarité, concepts nomades, analogies, métaphores, F. Darbellay (éd.), Editions scientifiques internationales Peter Lang, Berne, 2012, p. 203-240.
  • Ancori Bernard, « Vulgarisation scientifique, increasing knowledge gap et épistémologies de la communication », Nouvelles perspectives en Sciences Sociales. Revue Internationale de systémique complexe et d’études relationnelles, Vol. 11, n°2, 2016, p. 181-232.
  • Ancori Bernard, « Les aventures de la vérité. Un regard d’épistémologue », LabEx COTE, « Pesticides et environnement : du constat aux initiatives », Université de Bordeaux, mai 2017. https://cote.labex.u-bordeaux.fr/
  • Becker Howard S., La bonne focale. De l’utilité des cas particulier en sciences sociales, Paris, La Découverte, 2016, (1ère éd. américaine : What About Mozart ? What About Murder ? Reasoning from Cases, Chicago and London, University of Chicago Press, 2014).
  • Bonneuil Christophe et Pierre-Benoît Joly, Sciences, techniques et société, Paris, La Découverte, 2013.
  • Callon Michel, « Des différentes formes de démocratie technique », Annales des mines, n°9, 1998, p. 63-73.
  • Collectif, « Histoires de cas », Nouvelle Revue de Psychanalyse, Paris, Editions Gallimard, n°42, automne 1990.
  • Désveaux Emmanuel et Michel de Fornel (dirs.), Faire des sciences sociales. Généraliser, Paris, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2012.
  • Glassey Olivier, Jean-Philippe Leresche et Olivier Moeschler (dirs.), Penser la valeur d’usage des sciences, Paris, Editions des archives contemporaines, 2013.
  • Houllier François, (dir.), Les sciences participatives en France. Etat des lieux, bonnes pratiques & recommandations, Rapport au Ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, février 2016.
  • Passeron Jean-Claude et Jacques Revel, Penser par cas, Paris, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2005.
  • Pestre Dominique, Introduction aux Science Studies, Paris, La Découverte, 2006.
  • Shapin Steven, “The Sciences of Subjectivity”, Social Studies of Science, 42/2, 2011, p. 170-184.