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Pour citer cet article

Alice MAZEAUD, Magali NONJON, « Professionnel », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/it/dico/professionnel.


Depuis les années 1970, l’institutionnalisation de la démocratie participative s’est accompagnée en France d’une dynamique de professionnalisation qui a contribué à favoriser l’émergence d’un marché de professionnels spécialisés dans l’animation, l’assistance à la maîtrise d’ouvrage ou encore dans l’évaluation des dispositifs publics de participation. Ces professionnels issus d’horizons variés et proposant des activités hétérogènes sont loin de constituer une profession au sens anglo-saxon du terme. Il est du reste aujourd’hui impossible de prétendre comptabiliser combien il existe de « professionnels » de la participation en France ni même d’établir précisément les contours du groupe. Aussi, il semble plus opportun d’évoquer l’image d’une nébuleuse participative tant les frontières de ce groupe professionnel sont opaques, non codifiées et toujours mouvantes. Néanmoins ce caractère nébuleux ne doit pas pour autant masquer l’existence de logiques de standardisation et d’uniformisation des profils et des pratiques ou encore les dynamiques concurrentielles et la consolidation d’une division du travail participatif.

La nébuleuse participative


L’une des principales caractéristiques du milieu des professionnels de la participation tient d’abord dans son extrême plasticité tant au niveau des profils, des types de structures que des prestations proposées.

Une diversité des profils

Sur le créneau de la participation, on retrouve ainsi une nébuleuse d’acteurs aux profils variés : anciens travailleurs sociaux ou chefs de projet politique de la ville, architectes, urbanistes, conseillers en management, marketing, consultants-chercheurs, etc.). Les structures d’activités sont tout aussi disparates : association, Sociétés coopératives et participatives (SCOP), cabinet de conseils, agence de communication. La part de l’activité professionnelle consacrée à la thématique particulière de la participation est elle aussi très inégale. Il est ainsi possible d’identifier des acteurs travaillant exclusivement à la promotion et à l’animation de la participation, ce champ d’activités devenant quasiment leur seule source de revenu alors que d’autres acteurs continuent à exercer leur métier d’origine et proposent d’endosser ce rôle de professionnel de manière plus ponctuelle le temps de la commande publique participative. On pense par exemple à des consultants en management qui le temps d’un appel d’offre vont être rémunérés pour organiser ou évaluer une instance participative sans pour autant que cela deviennent leur cœur d’activités. Ce qui unit ces acteurs n’est alors pas tant de se réclamer du corps des professionnels de la participation mais davantage d’exercer une activité rémunérée sur ce secteur au titre de compétences spécifiques qu’ils estiment détenir sur le domaine de la participation. L’appellation de « professionnels de la participation » si elle est aujourd’hui davantage audible et banalisée est d’ailleurs loin d’être assumée ni même revendiquée par l’ensemble des professionnels. Les qualificatifs pour définir leur rôle sur le secteur de la participation sont ainsi très variés : artisan de la participation, militant, conseiller, consultant, expert, traducteur, facilitateur, médiateur, développeur.
De la même manière, la séparation entre secteur public et secteur privé entretient l’opacité de ce milieu professionnel. Ainsi, si l’on peut observer la multiplication des structures privées spécialisées aujourd’hui sur le créneau de la participation, le développement de profils de postes de fonctionnaires et/ou de contractuels dédiés exclusivement à l’animation de la participation dans les collectivités territoriales est tout aussi conséquent (Gourgues, 2010 ; Mazeaud, 2012). Mais là encore, les conditions de travail, les statuts, les salaires diffèrent très largement d’une collectivité territoriale à l’autre, d’un professionnel à un autre.
Au delà des profils, les prestations et activités proposées par ces professionnels sont tout aussi foisonnantes suggérant l’existence d’une « participation à la carte » (Nonjon, 2006) répondant à toutes sortes de situations dans lesquelles les commanditaires potentiels pourraient se trouver : « proposer en amont du projet de réaliser une radiographie du contexte, des impacts et des enjeux du futur aménagement », « connaître les besoins et évaluer la satisfaction des habitants », « mettre en place des outils de communication citoyenne », « former des modérateurs de discussion ». Toutes ces prestations sont l’occasion de développer des outils participatifs très disparates : baromètres de la concertation, atelier de travail urbain, balade urbaine, rencontres délibératives, théâtre-forum, conférences de citoyens, dispositifs d’automédiatisation, etc.

 

Diversité des pratiques


Ainsi, l’extrême diversité des outils et des prestations conduit à abandonner toute tentative de typologie unique et exhaustive de leurs pratiques professionnelles. Et cela d’autant plus que les professionnels eux-mêmes se livrent dans leur conquête de marchés à de véritables surenchères stylistiques pour labelliser leurs outils rendant très difficile la classification. Des dispositifs peuvent ainsi porter le même nom et pourtant correspondre dans leurs usages à des pratiques très différentes de la participation. D’autres outils peuvent au contraire avoir des appellations sensiblement différentes et pourtant reposer sur les mêmes modalités de fonctionnement et de finalités participatives. La différence sémantique n’étant alors parfois qu’un simple enjeu communicationnel et/ou commercial. Les typologies d’outils ou encore d’expériences participatives circulant dans l’univers de la participation doivent ainsi être avant tout appréhendées comme des construits sociaux auxquels les professionnels ont souvent largement contribué. Ces taxinomies sont également le signe que le caractère nébuleux de l’univers des professionnels de la participation ne doit pas masquer certaines transformations et l’existence de dynamiques de structuration du milieu.
 

Un marché en évolutions : professionnalisation du secteur, standardisation des prestations et division du travail participatif


Depuis les années 1970, plusieurs évolutions caractérisent l’univers professionnel de la participation. Les premières concernent la nature des profils des acteurs investis sur ce secteur (Nonjon, 2006). Schématiquement, on peut relever les dynamiques suivantes.
- Tout d’abord, les « militants » de la première génération, celle des luttes urbaines des années 1970, ont été les premiers à diffuser dans les expériences laboratoires de l’Alma Gare, du Moulin de la Pointe à Paris ou encore du Petit Séminaire à Marseille l’idée d’un tiers capable d’accompagner les habitants dans les quartiers. En affirmant le caractère indispensable de la figure du « traducteur », du « facilitateur », ce sont les premiers qui ont imposé l’idée selon laquelle la participation ne pouvait s’improviser et in fine à réclamer des savoir-faire, comme des compétences spécifiques (Rosenberg, 1979 ; Anselme, 1986). En centrant la participation sur des enjeux de méthodes, ils ont ainsi contribué à la diffusion d’un savoir-faire participatif ne reposant pas essentiellement sur leurs expériences militantes passées ou présentes, mais davantage sur des compétences intellectuelles (capacité à théoriser leurs pratiques et à les modéliser) et techniques (produire des outils) plus facilement captables par d’autres univers professionnels (Tissot, 2002 ; Nonjon, 2012).
- Deuxièmement, en se concentrant sur la mise au point de méthodologies pour faire parler les habitants et relayer leurs paroles, les pionniers de la participation ont accéléré la concurrence sur les modes de mise en forme et de traduction de la parole habitante. Ce faisant, ils ont favorisé l’arrivée dans le milieu de profils professionnels plus techniques, ne disposant pas forcément de ressources militantes à proprement parler pour accompagner le passage « de l’avis à la formulation de propositions », révéler la « connaissance sociale » et « l’expertise d’usage » des habitants. Les architectes et urbanistes ont pu, par exemple, faire prévaloir leur maîtrise du langage de la planification urbaine, leur capacité à traduire des besoins en espaces, à dessiner, à lire des plans. C’est également le cas, des professionnels issus des métiers de la communication et du journalisme qui ont pu également sans grandes difficultés se positionner sur cet enjeu de traduction, mais également le cas du design industriel et numérique, dont la Fondation Internet nouvelle génération (FING) est certainement la plus symptomatique.
- Enfin, en réinvestissant les savoirs acquis lors des expériences laboratoires des années 1970-1980 dans le « process conseil », les militants de la première heure ont légitimé sur le marché l’arrivée de profils issus du conseil en management, particulièrement depuis le début des années 2000.
L’évolution des profils et de la structuration du marché de la participation a également entraîné des transformations au niveau des pratiques de ces professionnels. Dans un contexte de concurrence accrue, les « militants » de la participation de la première génération comme les plus contemporains, ont ainsi été contraints de professionnaliser leurs savoir-faire et de s’aligner sur l’offre de service toujours plus gestionnaire proposée par les nouveaux entrants : développement des outils de communication, séquençage des interventions, introduction d’un choix à la carte, création d’événementiels, d’expositions, etc. Les reconversions successives des anciens « militants » comme l’arrivée de nouveaux entrants sur le marché de la participation ont ainsi facilité les transferts et les importations de modèles issus notamment de l’entreprise privée et contribué à un processus d’homogénéisation de l’ingénierie participative. Ainsi, sans pour autant postuler que la professionnalisation de la participation peut se résumer à un jeu à somme nulle attestant du repli, voire de la fin des militants sur ce secteur, la captation du marché par de nouveaux entrants aux profils davantage issus de la communication et du conseil en management depuis les années 1990 a contribué à une dynamique d’homogénéisation dont le développement de « kits participatifs » vendus clés en main serait le signe le plus emblématique (Bonaccorsi et Nonjon, 2012).
Cette professionnalisation de la participation est loin d’avoir touchée uniquement le marché du conseil en participation. Sur le secteur public, l’institutionnalisation de l’offre publique participative repose, en effet, aujourd’hui en partie sur le développement de professionnels de la participation au sein même de la fonction publique territoriale. Animateur de conseils de quartiers, chargé de mission démocratie participative, chef de projet Agenda 21... L’hétérogénéité des fonctions, des statuts (contractuel/fonctionnaire), des niveaux de responsabilité (catégorie A, B, C) est particulièrement significative de la plasticité de l’offre participative. Elle souligne aussi la précarité de la position institutionnelle de ces nouveaux venus dans l’édifice administratif territorial (Mazeaud, 2012). Le travail de ces agents publics de la participation consiste pour l’essentiel à rendre « participatif » un policy making déjà bien établi (Gourgues, 2012). Or, ces derniers peinent généralement à se faire reconnaître une légitimité et une expertise spécifique justifiant qu’ils interviennent dans les pratiques de services administratifs plus anciens.
Ces dynamiques d’homogénéisation accompagnent également depuis le début des années 2000 une professionnalisation plus intense des formations et la multiplication des espaces de socialisation professionnelles dédiés à ces spécialistes de la participation. Ces mécanismes ont largement renforcé la codification de leurs activités et imposer l’idée d’une démocratie participative qui ne peut s’organiser sans ingénierie (Blondiaux, 2008). Des filières universitaires spécifiques se sont ainsi créées sur le créneau de la participation, comme par exemple le master « ingénierie concertation » de l’université Paris 1 Sorbonne. Les manifestations professionnelles consacrées à la participation, à la promotion de savoir-faire ne cessent de se développer depuis les années 1990 ; chaque collectivité territoriale tentant d’en réclamer la paternité (rencontres annuelles de l’Association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale (ADELS), rencontres nationales des professionnels de la participation du Val de Marne, 2011, aux assises de la participation de Bordeaux, 2012). On peut également noter que les collectivités territoriales se dotent également de plus en plus de dispositifs de formations continues pour former leurs agents publics sur ce champ d’activités. Ces formations des agents publics étant organisées par des professionnels de la participation, œuvrant sur le secteur du conseil privé aux collectivités, elles consolident le cercle vertueux de la commande publique participative et in fine de l’existence de ces professionnels.
Ainsi, l’offre publique de participation s’est accompagnée depuis les années 1990 de la consolidation d’un groupe professionnel spécialisé sur le thème de la participation. Ces professionnels n’ont pas seulement accompagné l’émergence d’une norme participative, ils ont aussi très largement contribué à la façonner. Cette professionnalisation de la participation est d’ailleurs loin de caractériser le seul territoire français. Néanmoins, ces dynamiques sont loin d’être uniformes d’un pays à un autre (on pense par exemple à la centralité du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) et des commissaires enquêteurs dans ce processus de professionnalisation au Québec ou encore à la place des experts des organisations non gouvernementales (ONG) dans les pays du Sud). C’est tout du moins ce qu’invitent à penser les encore très rares recherches comparatives sur ce milieu professionnel (Hendriks et Carson, 2008 ; Chilvers 2010 ; Gauthier et Bherer, 2013 ; O’Miel). 
  • ANSELME M., 1986, « Le petit séminaire, chronique raisonnée d’une réhabilitation singulière », in MOLLET A., Droit de cité : à la rencontre des habitants des banlieues délaissées, Paris, L’Harmattan.
  • BLONDIAUX L., 2008, Le Nouvel esprit de la démocratie, Paris, Seuil.
  • BONACCORSI J., NONJON M., 2012, « "La Participation en kit" : l’horizon funèbre de l’idéal participatif », Quaderni, vol. 79, p. 29-44.
  • GOURGUES G., 2010, Le Consensus participatif. Les politiques de la démocratie dans quatre régions françaises, thèse de science politique, Institut d’études politiques de Grenoble.
  • GOURGUES G., 2012, « Les fonctionnaires participatifs : les routines d’une innovation institutionnelle sans fin(s) », Socio-logos, http://socio-logos.revue.org/2654 (accès le 14/04/2014).
  • HENDRIKS C.M., CARSON L., 2008, « Can the Market Help the Forum? Negotiating the Commercialisation of Deliberative Democracy », Policy Sciences, vol. 41, no 4, p. 293-313.
  • MAZEAUD A., 2010, La Fabrique de l’alternance. La démocratie participative dans la recomposition du territoire régional, thèse de science politique, université de La Rochelle.
  • MAZEAUD A., 2012, « Administrer la participation : l’invention d’un métier entre valorisation du militantisme et professionnalisation de la démocratie locale », Quaderni, vol. 79, p. 45-88.
  • NONJON M., 2006, Quand la démocratie se professionnalise : enquête sur les experts de la participation, thèse de science politique, université Lille 2.
  • NONJON M., 2012, « De la "militance" à la "consultance" : les bureaux d’études urbaines, acteurs et reflets de la "procéduralisation" de la participation », Politiques et management public, vol. 29, no 1, p. 79-98.
  • O’MIEL J., Comparaison transnationale de la fabrique des politiques participatives régionales en Europe et circulation de la démocratie participative en Nord-pas-de-Calais et Toscane, thèse de science politique (en cours), université Lille 2.
  • ROSENBERG S., 1979, Dans un quartier, des écrivains publics de l’espace, Paris, Seuil.
  • TISSOT S., 2002, Réformer les quartiers, Enquête sociologique sur une catégorie d’action publique, thèse de sociologie, École des hautes études en sciences sociales.
Bibliographie