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Définition de l'entrée

Les dispositifs de concertation relatifs aux projets d’infrastructures se mettent en place dans des territoires souvent considérés indépendamment soit comme espaces-supports techniquement pertinents pour les projets débattus, soit comme espaces de vie par les riverains qui les fréquentent. Le moment de concertation peut s’interpréter comme une rencontre entre ces deux types de rapport au territoire, souvent conflictuelle.
La notion polysémique de « milieu » peut être mobilisée pour mieux comprendre ce qui se joue alors dans ce jeu social et peut-être aussi pour relativiser le poids de l’impact des dispositifs de concertation à l’échelon local.

Pour citer cet article

Mathieu LEBORGNE, « Dispositif/Milieu », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/it/dico/dispositifmilieu.

L’ensemble des dossiers que recouvrent les concertations relatives à des projets d’infrastructures d’aménagement du territoire présente une caractéristique commune : leur rapport irréductible à la dimension territorialisée, tant dans leur manière d’être débattus (avec les acteurs locaux) qu’au niveau de leur portée physique sur l’espace-support (dimension paysagère notamment). La nature même des dispositifs mis en place pour mener à bien les débats (allant du « débat sauvage au débat d’élevage », Mermet, 2007) n’a en effet pas d’influence sur cet ancrage spatial, au fondement même des dossiers. Or, la majorité des travaux centrés sur la question de la participation a pendant longtemps fait l’impasse précisément sur ces deux dimensions (sociale et spatiale), focalisant l’analyse sur la ou les mécaniques du débat. La longue mise en place technique et règlementaire des débats (le débat sur le débat) dans le but d’en définir les principes, les limites et leurs effets eut ainsi comme conséquence de survaloriser la capacité performative des procédures elles-mêmes : en d’autres termes, c’était grâce à la concertation et aux débats qui la structurent que se construisaient les groupes sociaux impliqués dans les discussions ; c’était grâce aux débats que se révélaient des territoires et des espaces concernés dont le périmètre était dessiné/décidé par celui du projet.
Plus récemment, des analyses fines, d’ordre monographique, des territoires d’accueil des projets débattus ont ouvert un regard nouveau sur les enjeux à l’œuvre lors de tels moments, notamment dans leur aspect social (Fourniau, 2012). Cette approche, qui passe ainsi par exemple par l’intérêt porté à la trajectoire des dossiers (comment et où ils émergent – Chateauraynaud (2011) parle de puissance d’expression –, par qui ils sont portés, déformés, ce qu’ils créent, comment ils disparaissent…), permet de les ré-enchâsser dans une temporalité plus ouverte que celle du moment du débat stricto sensu. Ou encore, ne plus focaliser l’attention sur le sous-groupe formé par les participants aux débats mais au maillage des réseaux sociaux qui constitue les territoires d’accueil de la concertation permet de mieux définir les contours de ce que Jean-Michel Fourniau (2007) appelle la communauté débattante, ensemble d’acteurs rassemblés et nourris par le débat tout en restant ancrés dans des rapports forts aux territoires, institutions et leurs réseaux. Une tentative de mieux expliciter la tension qui naît ainsi entre d’un côté projet/dispositif et de l’autre société/territoire passe pour certains analystes par le recours à la notion de milieu, s’inspirant en partie des travaux de Gilbert Simondon.

 

Du territoire au milieu

Le glissement du concept de territoire à celui de milieu se comprend si l’on considère que ce qui se joue dans les moments de débat va au-delà de rapports différenciés (en fonction des intérêts des uns et des autres) au pouvoir. En effet, si la notion de pouvoir est au principe du fondement territorial, si elle est une disposition qui unit des individus et des lieux pour faire territoire, si elle institue le territoire en permettant à certains d’être légitimes sur une partie de ce territoire (voir les réflexions d’André Micoud sur le sujet), elle ne suffit pourtant pas à englober la totalité des phénomènes à l’œuvre dans les débats territorialisés. Certes, ce sont des rapports de pouvoir qui s’affrontent, armés par la maîtrise d’une argumentation articulée, comme l’exige le cahier des charges d’une bonne concertation. C’est ainsi que se construisent les communautés débattantes ; le consensus n’est pas le but qu’elles recherchent, elles se structurent sur la base d’échanges sur le même plan (technique notamment), au même endroit et au même moment, comme aimantées par l’espace privilégié que procure l’entre-soi du débat, où les enjeux techniques ont comme effet de déterritorialiser les échanges. Or, les approches monographiques font très souvent le constat que si l’artefact du débat disparaît (fin de la concertation), d’une part c’est la communauté débattante qui, avec un certain décalage temporel ou non, disparaît elle-aussi et d’autre part on assiste surtout à une re-territorialisation forte des discussions, retour du local qui peut prendre des formes parfois virulentes, soit sous la forme de collectifs constitués, soit sous la forme d’expressions individualisées.
L’argumentation se voit reléguée à l’arrière-plan, et d’autres formes d’expressions que celles incarnées par les porte-paroles du territoire émergent : les représentants du pouvoir (territoire) local se voient confrontés à un autre ordre d’expression qui témoigne de l’existence d’un milieu de vie que le mode strictement discursif de l’argumentation n’englobe pas. S’inspirant des réflexions de Simondon, Francis Châteauraynaud (2011) considère ainsi que « le mode dominant d’existence du milieu est d’ordre perceptuel, il agit sur le corps et le corps agit sur lui en retour ».

 

Les autres formes d’expression entre les dispositifs et les milieux

Le milieu, dans l’acception de Simondon (1989), est une notion polysémique qui inclut à la fois le sens géométrique (lieu privilégié de la tension entre les extrêmes), le sens écologique (milieu de vie) et le sens directement relié à l’être (id est « un individu sans cesse en devenir », Roux, 2002) : ce que l’auteur appelle « l’être et son milieu associé ». La prise en compte de l’individu et son environnement proche dans le passage du concept de territoire à celui de milieu conduit ainsi Simondon à prendre au sérieux les questions d’affect. C’est d’ailleurs sa définition du collectif : un ensemble d’affectations réciproques. En d’autres termes, la prise en compte de l’affect est un des principes structurant de la relation de l’être à son milieu.
Dans un contexte de participation, quelle est dès lors la capacité d’abord, la (ses) modalité(s) ensuite, d’expression de l’individu, relié à son milieu ? On peut distinguer schématiquement trois formes de manifestation du milieu, qui prennent part, d’une manière ou d’une autre, au moment du débat :

  • l’ancrage soit la capacité d’action ou de prise sur le monde (on parlera là aussi de dispositifs qui permettent ces prises : métrologiques par exemple). Cette opération permet par exemple à l’ensemble des individus participant aux débats d’avoir un ou des référents communs pour la discussion ;
  • le témoignage comme forme d’expression privilégiée de l’expérience du milieu. Il peut prendre des formes extrêmes, parfois rencontrées en situation de débat, que sont par exemple les discours sur le mode de la personnification du territoire concerné par tel ou tel projet (« Je suis la rivière, vous ne me/la toucherez pas ! ») ;
  • le surgissement du milieu lié soit au décrochage d’un dispositif (métrologique, technique – type panne d’ascenseur), soit à l’action (du type green action) ou la prise de parole d’acteurs non encore identifiés, à but de défense ou de représentation.

 

Un défi pour les dispositifs

Le point commun entre ces trois manifestations du milieu a trait à la place qu’y joue l’expérience vécue par les individus. Dit autrement, le régime d’expertise du binôme projet/territoire se confronte ici au régime d’expérience du binôme société/milieu, dans lequel les questions d’affect prennent une part importante ; les dispositifs à l’œuvre aujourd’hui sont-ils suffisants pour intégrer cette puissance-là d’expression ? Elle est certainement partie intégrante de ces ordres sociaux territorialisés que le concept de milieu, dans ce qu’il permet de tenir ensemble le multiscalaire entre milieu interne (l’individu) et le milieu externe (l’environnement), autorise à penser de manière plus ouverte, dans le cadre de ce que Laurence Monnoyer-Smith (2011) appelle l’agir créatif.

  • CHATEAURAYNAUD F., 2011, Argumenter dans un champ de forces. Essai de balistique sociologique, Paris, Éd. Petra, « Pragmatismes ».
  • FOURNIAU J-M., 2007, « L’expérience démocratique des "citoyens en tant que riverains" dans les conflits d’aménagement », Revue européenne des sciences sociales, vol. 45, no 136, p. 149-179.
  • FOURNIAU J-M. (dir.), 2012, « La portée de la concertation. Modélisation sociologique des effets de la participation du public aux processus décisionnels », rapport de recherche pour le programme CDE, IFSTTAR et MEDDE, [en ligne] http://www.participation-et-democratie.fr/fr/node/1194 (accès le 12/05/2014).
  • MERMET L., 2007, « Épilogue. Débattre sans savoir pourquoi : la polychrésie du débat public appelle le pluralisme théorique de la part des chercheurs », in REVEL M., BLATRIX C., et al. (dir.), Le Débat public : une expérience française de démocratie participative, Paris, La Découverte, p. 368-380.
  • MONNOYER-SMITH L., 2011, Communication et délibération. Enjeux technologiques et mutations citoyennes, Paris, Hermès science publications-Lavoisier.
  • ROUX J., 2002, « Saisir l’être en son milieu. Voyage en allagmatique simondienne », in CHABOT P. (dir.), Simondon, Paris, Vrin, « Annales de l’Institut de philosophie de l’université de Bruxelles », p. 121-137.
  • SIMONDON G., 1989, L’Individuation psychique et collective. À la lumière des notions de forme, information, potentiel et métastabilité, Paris, Aubier.
Bibliographie