Participedia

 

Participedia
est un outil participatif de connaissance en licence Open source, visant à répondre à un nouveau phénomène global : le développement rapide d’expériences de nouvelles formes de participation politique et de gouvernance dans le monde. Ces expériences sont diverses et répandues. On pourrait ainsi citer les cas des assemblées de citoyens de Colombie-Britannique (Canada), des initiatives citoyennes dans l’Oregon (USA), des budgets participatifs (Brésil), des forums délibératifs (Chine), des réformes de Panchayati Raj (Inde), ou de l'évaluation technologique citoyenne (Danemark).
 

Traduction synthétique du texte de présentation
"The Participedia Project: An Introduction"
co-écrit par Mark E. Warren & Archon Fung



Si bon nombre de ces ces formes de participation sont familières et ont une longue histoire (audiences publiques, sondages auprès des citoyens, rencontres de parties prenantes et conseils de quartier), de nombreux autres dispositifs ont vu le jour au cours des vingt dernières années (vote délibératif, réunions municipales, jurys citoyens, assemblées de citoyens budgets participatifs,…) pour déléguer les décisions, structurer la délibération, travailler par-delà les juridictions, et inclure ceux qui ont peu de voix dans le cadre des élections politiques. On pourrait recenser plus d’une centaine de sortes de pratiques participatives dans le monde, aussi bien dans des régimes relativement autoritaires (Chine, Sud-Est asiatique) que dans des démocraties occidentales. Ce sont maintenant des dizaines de milliers voire des centaines de milliers de processus participatifs qui ont lieu chaque année dans le monde.

Bien évidemment, chacun de ces formes de participation a des forces et des faiblesses : elles sont plus ou moins inclusives, plus ou moins délibératives, et plus ou moins coûteuses. Elles produisent différents types de résultats dont la valeur se révèle variable. Ainsi, certaines peuvent produire de l'information, institutionnaliser de nouvelles formes d'apprentissage, voire générer des effets qui dépassent les résultats attendus. Inversement, ces processus peuvent être coûteux en temps et  en argent, générer de l'aliénation et de la frustration, favoriser le nimbysme, et produire des résultats plus injustes que ceux qu’auraient élaboré des fonctionnaires professionnels placés à l’abri de la pression publique.

Notre connaissance de cet univers en expansion reste superficielle, comparativement à celle dont nous disposons au sujet des formes plus classiques de démocratie représentative. Mark E. Warren et Archon Fung, ainsi que d’autres chercheurs issus de différentes universités et d’organisations telles que le Deliberative Democracy Consortium, ont donc créé Participedia pour répondre à ce déficit de connaissance.

Ouvert à tous, Participedia a pour ambition de devenir une ressource pour les chercheurs et les praticiens en constituant –de manière cumulative et en temps réel- un gisement de données (qualitatives et quantitatives) au sujet des expériences de gouvernement participatif et délibératif. En cela, Participedia innove dans le champ des sciences sociales en agrégeant un grand ensemble de données issue d’une méthode d’externalisation ouverte (crowdsourcing) et en le structurant pour produire une une information comparable de bonne qualité.

Prenant appui sur un savoir concret, Participedia vise à développer et à approfondir la connaissance sur le sujet, afin d’identifier les processus qui permettent une démocratisation effective, qui augmentent la réactivité et l'efficacité du gouvernement, qui renforcent les capacités des citoyens, etc. Pour atteindre cet objectif, Participedia rassemble des données et des articles au sujet de différents processus participatifs, pour interroger leur réussite ou leur échec au regard du contexte et des caractéristiques spécifiques de ces cas d’études. Ce faisant, cet outil doit permettre à des centaines de chercheurs et de praticiens de prendre connaissance et de comparer les résultats de divers processus politiques participatifs.

 
Le contexte politique

Même si les Etats continuent de faire valoir une souveraineté territoriale formelle, les capacités décisionnelles sont désormais dispersées en différents niveaux de gouvernement. Face à la diversité des populations et de leurs besoins, les souverainetés formelles paraissent inadaptées pour prendre en compte la pluralité des exigences sociales.

De fait, les institutions démocratiques sont amenées à prendre en considération les exigences sociales, pour contrôler les conflits en produisant des décisions légitimes. Les sociétés et les économies contemporaines se révélant d’une grande complexité, les décisions impliquent en effet de disposer d’une bonne qualité d’informations, afin de répondre de manière adaptée aux problèmes qui se posent.

Comme l’annonçaient Michel Crozier, Samuel Huntington et Joji Watanuki en 1975, la demande politique croissante a mis à l’épreuve les institutions démocratiques. En dépit de leurs indéniables victoires électorales, les gouvernants ne peuvent s’en prévaloir de manière exclusive pour fonder la légitimité de leur action (Fung 2006). De fait, les institutions classiques du gouvernement représentatif se sont adaptées en expérimentant de nouvelles façons de procéder.

Bien qu’ils soient extrêmement variés dans leurs formes et leurs modalités de mise en œuvre, les processus participatifs ont des caractéristiques communes (Warren, 2009). Souvent innovants, ces dispositifs favorisent un engagement citoyen, suscitent un langage particulier, mettent en avant les connaissances spécifiques des personnes concernées, et facilitent l’inclusion de catégories de populations qui se trouvent habituellement à l’écart des processus politique classiques. Centrés sur les résultats, ces expériences participatives se révèlent ainsi fortement pragmatiques.

Face au développement mondial de cette dynamique participative (dans les vieilles démocraties comme dans les régimes autoritaires qui y voient l’opportunité de légitimer leur pouvoir), l’objectif de Participedia est de documenter, rechercher et évaluer ses développements.

 
Le contexte technologique
 
En raison du nombre et de la variété des recherches consacrées à la participation dans le monde entier, même une vaste équipe internationale de chercheurs ne saurait appréhender cet univers en expansion permanent. C'est pourquoi Participedia prend appui sur les possibilités de collaboration décentralisée permise par les nouvelles technologies de l'information et des communications. Dans le prolongement de la dynamique initiée il y a quinze ans par Linux, un grand nombre de projets de logiciel libre et/ou Open Source ont permis d’établir des collaborations à distance en vue de partager des connaissances. Parmi toutes ces initiatives, l’encyclopédie collaborative Wikipedia est de loin la plus vaste et la plus connue, mais on pourrait également évoquer les projets sans but lucratif qui agrègent des contributions individuelles pour améliorer l’information disponible et produire des jugements communs sur des sujets aussi divers que la qualité de différents services ou produits.

Des outils de ce type ont également été utilisés pour  faire face à des enjeux publics. Le cas du projet Ushahidi ("témoignage" en langue Swahili) en est un exemple notable. Initiée par des bloggers politiques, cette plateforme visait à recenser les violents incidents qui ont fait suite aux élections kényanes début 2008 (cf. Fung, Russon Gilman, Shkabatur 2010). En agrégeant, en publicisant et en organisant les rapports que les citoyens ont soumis par voie électronique au sujet des violations des Droits du Homme, Ushahidi a levé le voile sur un ensemble d’exactions dont les médias locaux ne parlaient pas et que les médias internationaux ne parvenaient pas à appréhender. Fort de ce succès, cette plateforme a inspiré une douzaine d’expériences semblables (Libéria, Brésil, Inde, Mexique, Philippines, …), plus particulièrement pour vérifier le bon déroulement de scrutins électoraux.

Partant d’une logique similaire mais sur un tout autre sujet, le projet Google Flu Trends a également montré sa pertinence aux Etats-Unis en offrant de manière très réactive des prévisions tendancielles relatives aux épidémies de grippe par le biais d’un algorithme basé sur les requêtes des utilisateurs du moteur de recherche faisant étant de symptômes grippaux. De même, des projets de science citoyenne comme Galaxy Zoo (classification de 50 millions d’images astronomiques par 150.000 participants) ou le suivi ornithologique des oiseaux et de leurs migrations organisé par la National Audubon Society ont montré l’intérêt des nouvelles technologies de l’information et de la communication pour mutualiser les connaissances à grande échelle. D’ores et déjà, des expériences de recherche collaborative ont été initiées en mode Wiki par des sociologues. Au-delà de cette simple approche, Participedia a pour ambition de développer une plateforme de données sur les processus participatifs, en s’attachant à intégrer les différents paramètres qui les caractérisent.


A quels besoins et problèmes Participedia fait-il face ?

En tirant profit de ces nouvelles technologies qui facilitent la production décentralisée de connaissance, Participedia cherche à réduire le fossé qui existe entre la qualité des savoirs dont nous disposons au sujet des régimes présidentiels et parlementaires et les lacunes qui persistent dans l’exploration des multiples institutions participatives.

Des douzaine d'études de cas approfondies indiquent en détail la conception, la dynamique, et les effets de plusieurs de ces innovations démocratiques (Fung & Wright 2003 ; Gastil  & Levine 2005, Warren & Pearse 2008). Cependant, ces recherches prouvent que ces innovations démocratiques sont très différentes les unes des autres et éludent toute forme de caractérisation générale. En effet, la principale difficulté à laquelle les chercheurs se confrontent est celle du nombre et de la variété de ces innovations. L’inventivité démocratique a atteint un rythme qui dépasse la capacité de travail de n'importe quelle équipe de recherche isolée, si l’objectif est de tous les identifier.

En mettant à disposition l’essentiel des informations disponibles et en les organisant de manière structurée, le but de Participedia est de créer un ensemble de données très riche au sujet des innovations démocratiques qui se donnent à voir aux quatre coins de la planète. En cela, il s’agit de satisfaire le besoin de connaissance sur la thématique de la participation, tout en permettant aux chercheurs de répondre aux questions qui se posent quant aux causes et aux conséquences des dispositifs participatifs. Par extension, cet outil espère également contribuer aux efforts qui sont entrepris pour  rendre plus efficace la résolution des problèmes publics, tout en  améliorant l'inclusion démocratique des citoyens et leur engagement civique.

Participedia ayant une visée globale, chacun des cas est codé géographiquement (geocoding) pour permettre au site de produire des cartes visuelles indiquant l’étendue de l’innovation démocratique. Bien évidemment, des biais géographiques perdureront, du fait des inégalités d’accès à Internet. Néanmoins, il convient d’espérer que la  répartition géographique des entrées dans Participedia permettra d’indiquer avec pertinence la distribution des innovations démocratiques. D’ores et déjà, des innovations (en Chine ou en Amérique Latine) se révèlent étonnamment robustes. En revanche, peu d'innovations ont pour l’instant été rapportées en Afrique.

A terme, la distribution des articles dans Participedia devrait permettre de mettre en lumière la façon dont les innovations démocratiques se développent plus particulièrement dans certains secteurs (comme l’éducation ou la santé) et moins dans d’autres (comme les affaires étrangères). Dans le même sens, le site confirmera probablement certaines hypothèses de répartition géographique, en montrant –par exemple- qu’aux Etats-Unis, ce sont des organisations issues de la société civile qui soutiennent le développement des innovations démocratiques, alors que dans des pays comme l’Inde ou le Brésil, c’est les gouvernements eet les partis politiques qui sont les principaux porteurs de ces expériences.

Participedia vise également à documenter la diversité des conceptions existantes. En cela, il est intéressant de saisir les objectifs que se fixent ces différentes innovations. Dans certaions cas, il s’agira simplement de favoriser l’engagement des personnes dans la vie civique et politique, tandis que dans d’autres, l’ambition sera d’augmenter l'égalité ou l'inclusion dans les processus politiques. Dans le même sens, on pourra observer que certaines innovations cherchent avant à résoudre des problèmes publics (éducation, sécurité, protection environnementale, qualité des aménagements locaux…) pour se substituer à l’incapacité des alternatives conventionnelles. Par ailleurs, Participedia a aussi vocation à regrouper des données relatives aux interactions entre participants, aux formes de mobilisations citoyennes dans les processus participatifs, aux modes d’intégration des participants (volontariat, tirage au sort, échantillonnage, sélection d’un public concerné, parties prenantes, personnalités qualifiées…). Le site a aussi pour objectif d'interroger les relations qui existent entre les innovations démocratiques et les institutions plus classiques de gouvernement. Identiquement, la nature consultative ou décisionnelle de ces processus a tout intérêt à être étudiée.


L'objectif de Participedia est de satisfaire les besoins  des chercheurs, des praticiens, des activistes et des fonctionnaires gouvernementaux qui s'intéressent aux innovations démocratiques. Pour ce faire, cet outil doit s'employer à fournir des approches réfléchies permettant d’améliorer la qualité des processus de gouvernement (inclusion, justesse de la représentation, participation aboutie, délibération effective, qualité des décisions). Ainsi, Participedia vise à faciliter la création d’une meilleure connaissance sur la portée, la conception, et les conséquences des innovations démocratiques, en s'appuyant sur une base de connaissances ouverte et précise dont les données permettent une grande variété d’usages en matière de recherche.
 
 

(à suivre ...)