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« Asseoir l’État ». Contester et instituer l’ordre extractif en Amazonie péruvienne

 
 

BUU-SAO Doris, « Asseoir l’État ». Contester et instituer l’ordre extractif en Amazonie péruvienne, thèse de doctorat en science politique, Institut d'études politiques de Paris, 2017


 

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Résumé de la thèse

Depuis le début des années 2000, les mobilisations de populations dites « indigènes » bénéficient d’une visibilité croissante en Amérique latine, tout particulièrement quand elles ont pour cible des projets d’extraction des ressources naturelles comme les minerais ou les hydrocarbures. Au Pérou comme ailleurs, les industries extractives sont au coeur de projets gouvernementaux et d’épisodes contestataires qui semblent entretenir un rapport fondamentalement antagoniste. À l’encontre des lectures binaires excessivement dichotomiques, cette recherche développe une approche par le bas, à l’échelle des interactions en face-à-face et du quotidien des personnes impliquées dans ces dynamiques. Depuis les villages voisins des complexes industriels, une gamme variée d’interactions se donne en effet à voir, des rapports quotidiens de clientèle aux épisodes protestataires, des arrangements informels aux affrontements violents. Les habitants ne se définissent pas de manière univoque comme « indigènes » et « affectés » par la pollution industrielle : du fait de programmes d’accès à l’emploi ouvrier mis en oeuvre par les compagnies privées, ils peuvent aussi se définir comme « travailleurs », « ouvriers » voire « entrepreneurs ». Dans ces situations variées, des processus de politisation contestataire peuvent coexister avec une certaine conformation à l’ordre politique, invitant à penser ensemble la fabrique de l’ordre et sa critique.

Cette recherche porte donc sur les ajustements réciproques entre des modalités de (re)production d’un ordre social aux frontières du territoire et des pratiques protestataires qui mettent en difficulté un projet de gouvernement. En Amazonie, l’implantation d’enclaves pétrolières se présente comme une forme de gouvernement indirect, par des acteurs privés, des territoires frontaliers. La contestation de projets d’extraction pétrolière par des populations qui se mobilisent, au nom d’une identité « indigène », contre la pollution industrielle semble mettre en péril ces rationalités gouvernementales. Il ne s’agit toutefois pas d’opposer frontalement les projets extractifs, en tant que programmes gouvernementaux, et les mobilisations contre la pollution industrielle. Les habitants de l’Amazonie et leurs représentants, quand ils contestent la pollution industrielle, invoquent l’État comme responsable, arbitre et solution. En faisant s’« asseoir l’État » dans leurs villages, à travers ses représentants, pour faire entendre leurs griefs, ils contribuent à asseoir le pouvoir étatique aux confins de la nation, à affermir son assise territoriale, symbolique et pratique. Voilà finalement la thèse qui émerge de cette recherche : celle d’une co-production de l’État par les habitants des territoires frontaliers, par leurs représentants contestataires et par leurs interlocuteurs gouvernementaux, dans le jeu des ajustements réciproques entre contestation et institution de l’ordre extractif. Cette thèse rejoint ainsi les perspectives anthropologiques sur l’État « par le bas », selon lesquelles l’État n’advient effectivement que parce qu’il fait l’objet d’appropriations locales, y compris selon une logique d’action contestataire.

Suivant une démarche résolument ethnographique, une enquête d’une quinzaine de mois au total a été menée aux abords de la plus ancienne concession pétrolière de l’Amazonie péruvienne, sur les rives du fleuve Pastaza, à la frontière avec l’Équateur. La recherche a déroulé le fil de la configuration d’acteurs qui se rencontrent autour des installations pétrolières, des habitants des villages aux fonctionnaires gouvernementaux en passant par des leaders « indigènes », des militants professionnels d’ONG et des sociologues salariés de la compagnie privée qui exploite les gisements. Une centaine d’entretiens a été conduite auprès d’eux, en même temps que l’enquête a donné accès à l’observation d’une grande variété de situations, du quotidien villageois aux moments de protestation et de négociation. Les résultats de cette enquête ont été restitués en trois temps qui rendent compte des dialectiques à l’oeuvre dans le processus toujours inachevé et discontinu de formation de l’État.

La première partie aborde l’espace pétrolier du Pastaza à l’aune de la problématique historique de domestication des territoires frontaliers. L’implantation d’une enclave pétrolière se présente comme une forme renouvelée de gouvernement indirect de l’Amazonie par des acteurs privés, à la suite des missionnaires jésuites ou des entrepreneurs du caoutchouc. Elle coïncide avec des politiques de sédentarisation et d’intégration à l’économie de marché des populations amazoniennes. Ces projets gouvernementaux ne produisent cependant d’effets que parce qu’ils s’ajustent aux réalités locales et font l’objet d’appropriations de la part des habitants. C’est en effet selon des logiques d’action spécifique que les familles du Pastaza s’établissent dans des villages, se saisissent des opportunités de travailler comme ouvriers sur le site pétrolier voire de créer de petites entreprises sous-traitantes pour administrer eux-mêmes la main-d’oeuvre non qualifiée d’ouvriers-indigènes. La domestication des territoires amazoniens et de leurs habitants, rendue possible par l’implantation d’une enclave pétrolière, dépend de dynamiques locales qui échappent partiellement aux stratégies gouvernementales.

La fragilité immanente des programmes gouvernementaux orientés vers l’Amazonie se manifeste dans la capacité de mobilisation dont font preuve les habitants du Pastaza, malgré les stratégies de pacification mises en oeuvre par la compagnie pétrolière. La deuxième partie de la thèse analyse les motifs, trajectoires et interactions qui rendent possible l’émergence d’une action collective contestataire dans le Pastaza. Tout en restituant l’itinéraire de politisation de l’organisation indigène à la tête des mobilisations et de ses principaux dirigeants, elle inscrit la protestation dans l’ordinaire de la vie sociale des personnes appelées à se mobiliser. Il apparaît alors que les tendances factionnelles qui animent la vie des villages, les affinités familiales et les rapports différenciés à la religion, exercent une influence décisive sur le soutien ou non à l’action contestataire. Des motifs d’engagement hétérogènes rendent possible les mobilisations, et leur l’avènement apparaît finalement comme le fruit de « malentendus opératoires » entre des logiques d’action parfois contradictoires.

Enfin, la troisième partie analyse les processus de co-production de l’État par les agents gouvernementaux, les leaders contestataires et les habitants, à l’aune des mobilisations et des négociations qui s’en suivent. Différents dispositifs participatifs – et notamment la « consultation préalable des peuples indigènes » – sont en effet mis au service d’une gestion institutionnalisée des conflits environnementaux et les interactions se multiplient entre les habitants du Pastaza, leurs représentants et ceux du pouvoir exécutif. Ces procédures sont cadrées selon un discours consensuel propice à occulter les rapports de force et à favoriser des interactions pacifiées entre les habitants et les gouvernants. Elles se heurtent toutefois à la capacité des populations et de leurs représentants à re-politiser les espaces de « dialogue » pensés pour produire un consentement aux politiques extractives. Mais au-delà du processus de pacification, jamais assuré, les dispositifs participatifs donnent lieu à la multiplication des rencontres entre contestataires et fonctionnaires. Ces rencontres répétées impulsent des transformations mutuelles, analysées comme relevant d’une coproduction de l’État. Cette interface entre « l’État » et « les contestataires » alimente des reconfigurations institutionnelles et des logiques de professionnalisation de l’action militante, mais aussi l’appropriation locale, par les habitants de l’espace pétrolier, de certaines catégories étatiques comme la citoyenneté et le territoire formalisé.

En « asseyant l’État » par les mobilisations, les habitants du Pastaza et leurs représentants contribuent ainsi à le consolider dans son assise territoriale, symbolique et pratique. Cette ambivalence contenue dans le verbe « asseoir » – au double sens de faire s’asseoir quelqu’un, et donc exercer une emprise sur lui, et d’affermir la base physique et symbolique de quelque chose – confirme l’importance d’aller au-delà des lectures dualistes qui opposent des dominants omnipotents à des dominés réduits, par la répression, à la résistance clandestine. En considérant conjointement la formation de l’État et les dynamiques protestataires, cette thèse invite finalement à considérer les rapports de pouvoir qui traversent les groupes subalternes, les ambivalences au fondement de leurs modes de participation politique, mais aussi les contingences et les fragilités auxquelles reste soumis le projet étatique, dès lors qu’il dépend en partie des intermédiations critiques pour asseoir son emprise.

 


Thèse soutenue à l’Institut d'études politiques de Paris, au Centre de recherches internationales, le 19 juin 2017, devant le jury suivant

Membres du Jury :

Jean-Louis BRIQUET, Directeur de recherche, CNRS, CESSP

Hélène COMBES, Chargée de recherche, CNRS, CERI

Lilian MATHIEU, Directeur de recherche, CNRS, Centre Max Weber, directeur de thèse

Julian MISCHI, Directeur de recherche, INRA, CESAER (rapporteur)

Benjamin RUBBERS, Professeur, Université de Liège (rapporteur)

Carmen SALAZAR-SOLER, Directrice de recherche, CNRS, EHESS- CERMA


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