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Action de rue et expérience politique à Moscou. Une enquête filmique

 
 

POUPIN Perrine, Action de rue et expérience politique à Moscou. Une enquête filmique, thèse de doctorat en sociologie, EHESS, 2016


 

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Résumé de la thèse

Problématiques : Mobilisations collectives, sociologie des problèmes publics, expérimentations démocratiques, Moscou, usages d’Internet.

Outils méthodologiques : Observation et analyse ethnographique de communautés physiques et en ligne ; Développement de méthodes visuelles et sonores.

Cette thèse a eu pour ambition d’étudier les expériences des personnes qui se rassemblent pour une manifestation de rue à Moscou à la fin des années 2000. Elle est issue d’une enquête ethnographique, en partie vidéographique, qui a impliqué une expérience incarnée, située et inscrite dans le temps d’une communauté d’explorateurs associés à l’enquête. Elle a pu expliciter pourquoi les manifestants et les organisateurs manifestent et revendiquent comme ils le font et plus généralement elle a permis de comprendre en quoi consiste pour ces personnes une expérience politique. La question était de mettre en lumière des conditions facilitantes pour qu’une expérience publique s’incarne dans des moments politiques localisés, en dépassant ou en recomposant des communautés faites de parents, de voisins, de camarades, d'amis, de personnes, avec lesquels des relations fortes de solidarité sont entretenues. L’entrée par l’événement et l’expérience, a permis d'apporter une contribution à la compréhension de la société russe contemporaine et également à la sociologie de l’action collective, tant sur le fond (par l’analyse des coalitions en contexte autoritaire et la valorisation des savoirs pratiques, des expériences et des émotions des participants) que sur un plan méthodologique (en montrant l’apport d’une enquête filmique résolument ethnographique).

La thèse a analysé les campagnes publiques organisées par trois coalitions protestataires (ou alliances interorganisationnelles) à Moscou de la fin des années 2000. Ces expériences publiques ont vu le jour tour à tour à la suite du passage à tabac de jeunes personnes par des policiers en avril 2008, du double assassinat politique de l’avocat Stanislav Markelov et de la journaliste Anastasia Babourova en janvier 2009 et d’arrestations en août 2010 dans le cadre d’une lutte contre un chantier autoroutier traversant la forêt de Khimki, au nord de Moscou. L’observation filmique des actions de rue et l’enquête ethnographique ont pu mettre en évidence la force des événements à l’origine de la création des coalitions, en partie liée à la production d’une multitude d’images intervenant dans les mises en récit de ces événements et des problèmes publics liés. L’enquête a cherché à rendre compte de ces expériences revendicatives, à partir des événements déclencheurs et pendant toute l’existence des coalitions. La thèse a reposé sur une stratégie d’écriture qui a consisté à commencer, dans le premier chapitre, par la présentation des actions de rue. Les chapitres suivants ont eu pour objet de contextualiser l’expérience manifestante en la replaçant parmi d’autres activités qui la composent, la fragilisent et la font advenir, à savoir le travail organisationnel dans les coalitions, la répression et la vie quotidienne et urbaine à Moscou. Le sixième et dernier chapitre est une proposition méthodologique, appliquée dans la thèse, d’une approche ethnographique par la caméra.

À chaque niveau, ceux des rassemblements de rue, de la vie militante et des moments informels quotidiens, l’organisation pratique de l’expérience revendicative a été analysée dans les coalitions au prisme des exigences et des critères de l’expérience publique – si l’on suit Erving Goffman, de critères de publicité politique, mais aussi d’accessibilité et de visibilité. Une tension est en même temps très vite apparue entre les conceptions de la « publicité » qui prévalent en Europe de l’Ouest ou aux Etats-Unis, pour aller vite, celles d’Arendt, d’Habermas et de Dewey, et les pratiques de l’espace public dont on peut faire l’expérience à Moscou dans les milieux militants. D’une part, ces conceptions, surtout celle de Dewey, m’ont servi de modèle contrefactuel à l’épreuve desquels faire apparaître un certain nombre de dimensions de l’expérience politique en Russie qui d’ordinaire passent inaperçues ; mais d’autre part, l’expérience russe m’a invitée à ne pas prendre ces perspectives pour argent comptant. J’ai dû prendre la mesure du travail de traduction, d’une langue à l’autre, d’un pays à l’autre, de mon expérience quand j’étais à Moscou et dans d’autres villes de Russie. Etre proche de l’expérience des enquêtés et trouver les mots pour la traduire de façon audible pour un auditoire francophone.

Dans une démarche qualitative et écologique, l’enquête a mis en évidence la primauté du point de vue tactique et moral du meeting depuis la dissidence soviétique comme forme d’expérience publique à Moscou. Or, cette forme d’action immobile, habituellement entourée de barrières métalliques, produit des effets politiques sur la manière d’être ensemble dans la rue. Le meeting entretient en effet des asymétries entre participants et fournit peu de points de bascule entre coprésence ordinaire en ville et participation politique. Les groupes militants viennent dans les rassemblements à la manière de molécules sociales qui ne sont pas recombinées par les événements manifestants. Ceci pose des problèmes en termes de recrutement, de conversion, mais également d’acquisition et de mise à l’épreuve dans la rue des compétences d’un discours public, avec des inconnus.

L’expérience filmique a permis d’alimenter, depuis une pratique de vidéaste, une recherche sur les images produites et diffusées par des militants à Moscou, et sur leurs répertoires d’énonciation iconique. La réalisation de films a donné un savoir pratique qui a permis d’analyser les images des autres. Chaque image renvoie en effet à la manière de chaque producteur d’image de traduire des situations et des messages en forme visuelle. Les images revendicatives sont des actes : elles participent de leur côté à créer la réalité politique et à toucher des publics. Un des paris de cette démarche a été d’analyser comment la fabrication, la diffusion et la réception des images sont vectrices de discussions autour des pratiques manifestantes et en organisent l’expérience. Comment fait-on les images ? Comment les lit-on ? Qu’en fait-on ? Que nous font-elles ? L’analyse contextuelle de productions filmiques, des lectures partagées avec les enquêtés et le suivi de la circulation socialisée du sens des images produites, sur la scène d’Internet et dans des discussions en coprésence, a permis de comprendre les effets que les images produisaient sur les enquêtés, les enquêtes (militantes, judiciaires, journalistiques, scientifiques), les groupes militants et l’action revendicative elle-même. Il s’agissait de voir concrètement les débats que ces images provoquaient et quelle réalité politique elles participaient à créer. L’enquête a pu repérer des modalités pratiques qui favorisent la formation d’espaces publics localisés et de communautés politiques et des obstacles à celle-ci, dans un pays où le militantisme est une activité à haut risque.

En conclusion, on peut dire que cette enquête a témoigné de la vivacité d’activités revendicatives qui existent dans une ville comme Moscou. Abandonner le biais culturaliste et ses préjugés politiques, tenus pour allant de soi, c’est aller chercher les innovations démocratiques et les discussions sur les manières de « faire société » ailleurs que dans des formations sociales dites démocratiques et les dispositifs étatiques de participation. L'enquête a révélé également les limites pratiques et concrètes, la routine de la répression, auxquelles se heurtent les personnes qui s’engagent. Cette enquête, en partie issue et ayant produit des échanges et des discussions au sein de communautés d’enquête militantes et transfrontalières (Russie, Ukraine, France), apporte sa contribution aux processus longs et difficiles à travers lesquels des publics, extrêmement fragiles, s’organisent et s’identifient.

 


Thèse soutenue à l’École des hautes études en sciences sociales, Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS) et Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen (CERCEC), le 23 mai 2016, devant le jury suivant

Membres du Jury :

Alexandra BIDET, chargée de recherche au CNRS, Paris
Alain BLUM, directeur de recherche à l’INED, directeur d’étude à l’EHESS, Paris
Daniel CEFAÏ, directeur d’étude à l’EHESS, Paris – Directeur de thèse
Yves COHEN, directeur d’étude à l’EHESS, Paris – Directeur de thèse
Gilles FAVAREL-GARRIGUES , directeur de recherche au CNRS, Paris
Joyce SEBAG, professeure de sociologie émérite, Université d’Évry-Val-d’Essonne