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Cercles citoyens et espace public : la démocratisation organisationnelle à l’épreuve des rodas brésiliennes

 
 

RUELLAND Isabelle, Cercles citoyens et espace public : la démocratisation organisationnelle  à l’épreuve des rodas brésiliennes, thèse de doctorat en sociologie, Université de Montréal, 2017


 

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Résumé de la thèse

Au Brésil, les mouvements antiautoritaires engagés notamment dans de la réforme psychiatrique participent de la création de dispositifs de participation sociale parmi les plus innovants qu’on puisse trouver sur le plan de la démocratisation. La présente recherche avait d’abord pour objectif de comprendre comment de ces dispositifs agissent sur les rapports sociaux de pouvoir traversant le réseau de santé mentale de la ville de Campinas dans l’État de São Paulo. Nous problématisons les forces sociales et économiques qui participent de la construction de ce réseau et de son « système d’analyse et de cogestion » ; une organisation participative impliquant côte à côte des destinataires, des travailleurs, des gestionnaires et parfois des élus locaux.

En survolant les différents courants de la sociologie des organisations, nous découvrons le rôle central de la prise en compte de l’expérience du destinataire de services de santé mentale pour l’étude de la dimension sociopolitique de l’organisation participative. Il ne s’agit pas d’étudier les rapports sociaux de pouvoir uniquement sous l’angle des dispositifs participatifs institués, mais aussi à partir des expériences vécues et de la production collective de subjectivation politique. Cette approche met l’emphase sur une différenciation nette, voire radicale, entre la démocratisation et l’organisation participative. Cette perspective critique présente une dimension heuristique qui permet au sociologue des organisations de ne pas confondre ces deux éléments.

À partir de données recueillies lors d’une ethnographie de huit mois auprès du réseau de santé mentale de Campinas, nous observons en quoi la transformation des rapports sociaux de pouvoir vécue subjectivement par les acteurs renvoie à des configurations collectives spécifiques communément nommées rodas (cercle en portugais). Cette notion fait référence aux situations au cours desquelles un petit groupe d’acteurs se réunit pour réfléchir, débattre et décider d’actions à mener en rapport à la santé mentale dans la ville. Les rodas traversent un réseau d’organisations philanthropique, gouvernementale, et universitaire qui a vu le jour pour garantir le droit à la santé mentale pour tous durant la dictature.

L’étude se consacre alors à comprendre comment les rodas agissent sur les rapports sociaux de pouvoir induits par l’organisation participative locale. En 2012, le réseau de santé mentale de Campinas traverse une des plus importantes crises de son histoire. Des coupures et la privatisation de services ont mené à une vaste mobilisation citoyenne. Dans ce contexte, nous identifions les points de tensions et d’agencements entre les rodas et les dispositifs participatifs du réseau en portant attention aux expériences quotidiennes.

L’analyse des rodas ouvre de nouvelles pistes de compréhension des dynamiques de pouvoir collectif en contexte organisationnel. Par le partage de temps dans une pluralité d’espaces ouverts, par le partage d’affects ainsi que par la problématisation collective d’évènements critiques affectant le quotidien, les rodas agissent sur la hiérarchisation de manière à la réduire. Cet effort collectif de démocratisation sans cesse renouvelé ne permet toutefois pas de venir à bout des inégalités de pouvoir induites par la société brésilienne. La participation de chacun aux débats dépend à la fois de leur disponibilité à être présents à l’une ou l’autre des rodas et de leur maîtrise de certains savoirs militants.

Comme pratique citoyenne, les rodas ont néanmoins ceci d’innovant qu’elles émergent à la fois au sein et en dehors de l’organisation des services que ce soit dans les réunions, dans les activités sociales ou mêmes dans les manifestions. Chacune d’elle est singulière et précaire. Elles ne sont pas originelles ou fixées d’avance: elles se forment, à un certain degré au moins, au travers du fonctionnement de l’organisation des services de santé mentale de Campinas. Elles se constituent au fil de nombreux agencements (matériels, relationnels) que les individus créent par leurs actes et leurs paroles dans un processus en devenir constant. Dans cette perspective, ce sont les nouvelles rodas produites par le pouvoir en acte (parole ou geste) qui tendent à transformer les discours et les pratiques de l’organisation des services de santé mentale.

Dans la roda, il demeure possible pour les individus de problématiser les normes et les modes de subjectivation qui les définissent au sein du réseau de santé mentale. Cette problématisation les amène à reformuler la question de l’organisation des services pour la poser aussi en termes politique et social. L’emprise des discours et de pratiques managériales n’enlève pas aux participants des rodas la possibilité de les critiquer et de maintenir les liens entre eux, et ce, peu importe leurs fonctions au sein de l’organisation. Les individus cherchent dans l’art du « cercle citoyen » un principe politique déterminant.

La plupart des acteurs du réseau de santé mentale de Campinas accordent une grande importance aux valeurs sociales telles que la recherche de justice sociale et d’équité dans la société. Ils veulent que leurs actions au sein de ce réseau aient un sens social. C’est notamment pour répondre à cette nécessité que des dispositifs institués de participation voient le jour. Cependant, c’est à partir des rodas qu’ils remettent en question certaines contraintes paradoxales liées, entre autres, aux décisions des gouvernements, au cadre de gestion et les confrontent en créant de nouvelles façons de faire au lieu de reproduire la hiérarchie des savoirs et des pouvoirs dictés par le gouvernement municipal, l’organisation du travail et même par les espaces institués de participation. Dès lors, le but des rodas est aussi celui de créer une convergence autour de pratiques citoyennes caractérisées par une mobilisation interprofessionnelle, avec les gestionnaires, avec les destinataires et avec des membres de leur famille. Ces rodas apparaissent souvent comme la seule manière de résister à l’éclatement – voire à la disparition – non pas uniquement de l’expérience de travail, mais bien des services publics à même de garantir le droit à la santé pour tous.

La capacité des individus à créer des rodas demeure une condition sine qua non à l’émergence d’une critique de l’organisation participative des services de santé mentale ainsi que de l’État social. Les rodas participent ainsi de l’intégration d’une culture politique antiautoritaire au sein de l’État social brésilien ce qui constitue un des plus grands défis auquel fait face le projet de démocratisation de ce pays.

Est-ce que l’art d’organiser la communauté peut participer à la démocratisation des rapports sociaux de pouvoir au Brésil ? Peut-on parler de moyens pratiques et organisationnels pour favoriser la démocratisation ou est-ce simplement de l’hypocrisie inspirée d’un nouvel ordre managérial plus subtil? Les résultats de cette recherche empirique montrent qu’il existe bel et bien un moyen, un espace, une configuration collective – la roda - que des citoyens se créent dans l’espace public, mais aussi en s’agençant à l’organisation participative du réseau de santé mentale de Campinas.

L’étude d’espaces citoyens émergeant au sein et en dehors de dispositifs institués de participation demeure fondamentale devant un contexte marqué par un État social fragilisé par des mesures d’austérité et par de nouvelles formes de mobilisations pour s’y opposer. Cette recherche ouvre aussi un nouveau champ d’études sur les innovations citoyennes en contexte d’organisation participative; un champ d’autant plus prometteur qu’il s’inscrit dans un renouvellement critique de la sociologie des organisations.

 


Thèse de sociologie de l’Université de Montréal, département de sociologie, CREMIS, soutenue le 31 mai 2017, devant le jury suivant

Membres du Jury :

 
Deena WHITE, professeure à l’Université de Montréal, présidente
Christopher McALL, professeur à l’Université de Montréal, directeur de thèse
Lourdes RODRIGUEZ DEL BARRIO, professeure à l’Université de Montréal, co-directeur
André-Pierre CONSTANDRIPOULOS, professeur à l’Université de Montréal
Evelina DAGNINO, professeure à l'université de Campinas

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