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"L'espace public" : Thierry Paquot



PAQUOT Thierry (2009)
,
L’espace public,
Paris, La Découverte, coll. Repères.

Note de lecture
par Stéphane Aymard

 
 
Philosophe de l’urbain et professeur à l’Institut d’Urbanisme de Paris (Université Paris 12 – Val de Marne), Thierry Paquot  présente dans L’espace public, une synthèse claire sur la notion d’espace public et son articulation aux espaces publics.

Mais tout d’abord que faut-il entendre par espace public ? Cette notion conceptualisée par Jürgen Habermas correspond à la sphère intermédiaire entre la vie privée de chacun et le secret d’Etat traditionnellement associé à l’arbitraire et la délation. La sphère publique renvoie à la réflexion sur les rapports entre la société civile et l’Etat, commencée avec les penseurs contractualistes. Dès que la société civile est dissociée de l’Etat - pensé comme instance arbitraire-, la sphère publique peut émerger et venir contrebalancer le pouvoir de ce dernier. Elle aurait émergée sous l’impulsion de la bourgeoisie, y voyant un moyen d’accroître son pouvoir et aurait pris appui sur la publicité et la formation de l’opinion publique. C’est au sein des salons, cafés, clubs, académies, sociétés savantes, journaux que va progressivement se former l’opinion publique. T. Paquot souligne les principaux enjeux liés à l'idée d’opinion publique, notamment l’importance de distinguer la publicité de la réclame, l’importance de rappeler la nécessité de l’indépendance de la presse pour permettre une information de qualité et non une presse tournée exclusivement sur le sensationnel.

Mais que faut-il entendre par opinion publique ? "L’opinion d’autrui dans la société" (Rousseau), cette "fausse conscience" qui dissimule les intérêts de la bourgeoisie (Marx), "l’esprit de société" (Necker) ? C’est le sens de la notion de société civile qu’il faut interroger. Les économistes du XIXème siècle (Mandeville notamment) poursuivant le dialogue avec les contractualistes insistèrent sur la diversité des intérêts, caractéristique de la société civile. On retiendra la définition donnée par T. Paquot de la société civile, présentée comme une "agrégation hétérogène d'individualités indépendantes, dont la principale qualité consiste à appartenir à la « société » et à être au service des seuls idéaux" (p.21). Par voie d’extension, l’espace public peut ainsi apparaître comme le "champ d’expériences de la société", incluant tout ce qui est important pour les membres de la société (Negt). Le mot clé de la société civile et de l’espace public est donc celui de diversité qui reflète celle de ses membres et de leurs intérêts. Elle peut comporter une dimension contestataire (Negt), évoquer une "subjectivité rebelle" entendue comme caractéristique de "ceux qui avec ténacité et risque s’opposent à l’ordre des choses et pistent des alternatives comme par exemple l’espace public oppositionnel" (p.21) ou être constitutive de la société en tant que lieu de la différence et non de l’unité (Luhmann).

Mais où se constituent ces idées nouvelles, l’opinion publique ? Celle-ci voit le jour dans les trois formes principales de l’espace public habermassien : les journaux, les salons, les cafés. C’est avec une quasi nostalgie qu’il présente ces trois lieux. La presse, née au XVIIIème siècle, joue un rôle essentiel dans la diffusion des idées, et devient le terreau de l’opinion publique. Elle diffuse également les valeurs urbaines et "urbanise les esprits" (p.36), mais voit son rôle diminuer avec le développement des nouveaux médias ce qui fragilise d’autant la production d’une information de qualité, de plus en plus dépendante de la publicité dans un contexte de forte concurrence. Les salons, en tant que lieu de prédilection pour la conversation, sont propices à l’éclosion d'idées nouvelles, ainsi qu’au développement de réseaux d’influence lorsqu’ils prennent l’apparence de clubs, de think tank. Enfin, les cafés, lieux historiquement de détente, où se côtoyaient les différentes catégories sociales, étaient propices à la circulation des idées, à la diffusion de l’esprit de la ville, à l’émergence de mouvements politiques. Les cafés "prolongement de l’habitat" (p.43) sont désormais en train d’être devancés par le web.

Si les supports se modifient, les notions de "privé", "public", "commun" en sont-elles affectées ? Oui, mais pas seulement sous l’influence des nouvelles technologies. Le partage entre le public et le privé se comprend si on le rapporte à la question de la propriété ainsi qu’à la manière dont est appréhendé le collectif. Ainsi ce sont surtout les facteurs socio-culturels qui façonnent la répartition entre ce qui relève du privé et du public, indiquent la manière dont l'individu est modelé et les différents degrés d’intimité ou de publicité associés aux pratiques d’une société historiquement et géographiquement située.

En quoi les espaces publics peuvent-ils donc être concernés par la circulation des idées propre au régime démocratique ? La rue "organisme inerte" ou "reflet d’humanité" est la forme principale de la voirie, dont il retrace l’histoire, les différentes acceptions, façonnées par les poètes, les peintres, les cinéastes, la rue est chargée d’imaginaires. Puis au tournant des années 1980, la voirie tend à être confondue avec les espaces publics, soit "tout ce qui n’est pas clôturé, construit, privé" (p.86) comme peuvent l’être les parkings, les espaces verts, les cours d’écoles, les équipements sportifs. De là naît la confusion. Les espaces publics sont une appellation géographique à laquelle se juxtapose une lecture de l’espace public d’Habermas comme "espace vertueux de la citoyenneté, porteur intrinsèquement des vertus de l’échange interpersonnel" (p.88) auxquels on associe les qualités d’être accessibles, d’être des lieux  civilisés - donc des lieux publics-, mais surtout, d’avoir un statut juridique auquel est superposé un usage spécifique  Or les espaces publics ne sont pas à proprement parler les lieux de l’espace public au sens où ils seraient les lieux où se diffuse l’opinion publique. Chaque espace public se caractérise avant tout par une pratique spécifique.

De fait, les lieux publics tendent à augmenter et se confondrent avec les nouvelles formes de sociabilité : campus universitaires, lieux de culte, plage, etc. La dimension publique du lieu public ne réside plus dans son statut juridique, mais dans la dimension collective de la pratique qui y a lieu. Le rapprochement entre l’espace public (domaine de la communication) et les espaces publics, c’est la liaison. L’enjeu est alors de cerner les obstacles qui entravent la transmission de l’information, mais aussi de voir quels sont les nouveaux usages de la rue qui s’inscrivent dans le domaine de l’espace public en tant qu’espace de la critique sociale. Ainsi entendu en un sens large, les lieux communs peuvent être vus comme des lieux où se côtoient des publics, des lieux propices à la concertation, la coopération, ils doivent être "ménagés", ils doivent susciter le "vivre ensemble direct", le sentiment d’appartenance à une société. (p.104) Non appropriable, le lieu public doit favoriser l’altérité, la rencontre de l’autre, et s’inscrire dans une "éthique de l’accueil" (Ostrowetsky), se faire hospitalier, être accommodé lorsqu’il ne peut pas être transformé.  

Sa conclusion peut surprendre puisqu’il insiste sur la "déréalisation du monde" (p.110) introduite par les NTIC, qui à la suite de la radio et la télé, continuent de faire croître le monde extérieur, au sein de la sphère privée, la famille devenant ainsi un nouveau public à conquérir. Elles favorisent la vitesse et l’instantanéité de l’information ce qui modifie le rapport au temps et à l’espace, que ce dernier soit celui où l’on vit, la ville, ou celui où l’on débatte, la démocratie.  Elles obligent donc à réinterroger notre conception du commun - ce qui nous engage les uns vis à vis des autres - à un moment où les espaces publics sont avant tout des lieux « spectacles » où chaque citadin est tour à tour acteur ou spectateur du théâtre qui se joue, mais qui fait disparaître le lieu public comme un lieu du collectif au profit d’un lieu de la mise en scène. L’évocation de la "cyberconcertation" et de la "cyberdémocratie", nouvelles pratiques du débat politique, invite à continuer la réflexion pour prendre la mesure des changements introduits par ces nouvelles formes de démocratie sur la manière de repenser le vivre ensemble.

 

 
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