Les limites de l'inclusion démocratique

Sommaire du n° 2/2014 paru en septembre 2014

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Dossier

Les limites de l'inclusion démocratique

Dossier coordonné par Mathieu Berger et Julien Charles

Mathieu Berger et Julien Charles, « Persona non grata. Au seuil de la participation »

Joan Stavo-Debauge, « L'idéal participatif ébranlé par l'accueil de l'étranger. L'hospitalité et l'appartenance en tension dans une communauté militante »

Alessio Motta, « Mépris et répression de la prise de parole en public. Construction d'une domination symbolique profane dans une copropriété et dénonciation publique »

Marc Breviglieri, « La vie publique de l'enfant »

Anthony Pecqueux, « Retrouver la face par la participation. Ethnographie de la fragile élaboration d'une œuvre d'art par des adolescents dans un quartier populaire »

Federico Tarragoni, « De la personne au sujet politique. Une ethnographie des prises de parole populaires dans les assemblées de barrio au Venezuela »

Matthieu de Nanteuil, « Ce corps qui manque à la représentation. Entre démocratie participative et critique artistique, les nouvelles scènes de l'expérience politique »

Varia

Julien O'Miel et Aymeric Mongy, « Réformer par l'expérimentation : la réception du budget participatif des lycées en Région Nord-Pas-de-Calais »

Pierre-André Juven, « Vaincre la mucoviscidose et maîtriser la tarification à l'activité. Un cas d'activisme gestionnaire »

Lecture critique

Isabelle Giraud, « Féminisme, participation politique des femmes et “publics contestataires” : dépasser la dichotomie privé-public et penser les liens du local au global »

 


Présentation du numéro

Un même constat se retrouve dans une très large majorité des études empiriques de la participation : les interventions des personnes non mandatées et non spécialistes dans les dispositifs participatifs sont quasi systématiquement vouées à l’échec. Les enquêtes de terrain disponibles tendent ainsi à rendre compte des différentes infélicités de la participation et de la prise de parole dans les espaces publics institutionnalisés. Le plus souvent, les causes de ces infélicités sont attribuées à des déficiences organisationnelles : absence de procédures spécifiques, manque de temps, vocation consultative du dispositif, asymétrie des positions, limitation de la participation à certains objets prédéfinis, etc.

Si l’impact de ces éléments est indéniable, il est important de ne pas s’en contenter et d’explorer d’autres pistes, à la fois interprétatives et critiques. Les perspectives que l’on pourrait qualifier de compétentielles (qui tendent à interpréter les échecs de l’engagement dans la participation comme des défauts de compétences ou de capacités interactionnelles, cognitives, techniques, linguistiques, oratoires… chez les « citoyens » invités à rejoindre ces dispositifs) ont permis d’attirer l’attention des chercheurs sur l’importance d’une étude des engagements en situation dans la compréhension des limites et échecs de la participation. Mais, et c’est sur ce point que le dossier est centré, elles ne permettent actuellement pas de saisir le fait que l’infélicité marquant les interventions des participants ne s’explique pas uniquement par ce qu’ils font, mais aussi plus fondamentalement par ce qu’ils emportent avec eux en pénétrant dans ces assemblées.

L’inquiétude que ce dossier souhaite faire partager et mettre en discussion concerne à la fois l’inhospitalité fondamentale de dispositifs participatifs d’État aux propriétés singulières et aux dispositions personnelles de leurs participants, et la difficulté pour ceux-ci de participer autrement qu’en personne (c’est-à-dire à travers des formes de présence et des modes d’engagement autrement plus complexes que ceux sous-jacents aux figures de « l’usager », de « l’habitant » ou du « citoyen »). Cette inconséquence semble en effet constitutive de ces dispositifs, qui sollicitent sans cesse la subjectivité des personnes (le sentiment, l’avis, les convictions, etc.), pour aussitôt la tenir en respect (défaut d’objectivité, de perspective, de généralité, etc.).

Ce dossier thématiqueest donc une invitation à explorer, à la fois théoriquement et empiriquement, les formes d’« exposition de la personne » qui semblent faire problème dans divers dispositifs participatifs, et à comprendre ces éléments qui concourent à ce que la personne se tienne continûment au seuil de la participation (qu’il s’agisse pour les participants d’un soir d’une entrée ratée ou, pour d’autres, d’une participation durable mais toujours malheureuse, n’aboutissant jamais à leur reconnaissance par la communauté politique). L’entrée choisie, à savoir le problème de la figuration en personne et de l’expression singulière dans l’espace public démocratique est à même de tenir une interrogation sur les exigences de la participation, sans pour autant se limiter à une lecture subjectiviste qui ferait de la figure du participant l’alpha et l’oméga des sciences sociales de la participation.