La participation buissonnière

Sommaire du n° 3/2017 paru en mai 2018

Abonnez-vous

Dossier

La participation buissonnière

Catherine Neveu et Maxime Vanhoenacker, « La participation buissonnière, ou le secret dans l’ordinaire de la citoyenneté », Page 7 à 22 

Laetitia Overney, « Prendre (sa) part. Habiter, c’est participer », Page 23 à 48

Maxime Vanhoenacker et Thomas Vroylandt, « D’une rive à l’autre du scoutisme : des aventures buissonnières à l’apprentissage de la citoyenneté », Page 49 à 71

Elena Apostoli Cappello, « Buissonnière et initiatique : la participation locale à travers les pèlerinages politiques », Page 73 à 95

Silyane Larcher, « “Nos vies sont politiques !” L’afroféminisme en France ou la riposte des petites-filles de l’Empire », Page 97 à 127

Alexandre Fauquette, « Quand Rancière s’invite chez le médecin : expertise, ignorance et émancipation dans un dispositif participatif de soin », Page 129 à 162

Marie-Charlotte Allam, « Quand la participation met en cause l’institution scolaire. L’expérience controversée des écoles expérimentales de la Villeneuve à Grenoble (1972-2005) », Page 163 à 185

Varia

Anne-Lise Boyer, Claude Le Gouill, Franck Poupeau et Lala Razafimahefa, « Conflit environnemental et participation publique dans les zones semi-arides de l’Ouest des États-Unis : le projet minier de Rosemont (comté de Pima, Arizona) », Page 189 à 217

Droit de réponse

Julien O’Miel, Guillaume Gourgues, Alice Mazeaud, Magali Nonjon et Raphaëlle Parizet, « Une sociologie critique de la démocratie participative est-elle utile ? », Page 221 à 242

Lecture critique

Paula Cossart, « Le communalisme comme “utopie réelle” », Page 245 à 268


Présentation du dossier

Convoquer la métaphore de l’école buissonnière comme une fenêtre hospitalière et accessible, ouverte à d’autres voies de subjectivation ou d’adhésion à un groupe – en réac­tion à la normativité des institutions politiques et civiles de la citoyen­neté démocratique –, s’inscrit dans une réflexion engagée depuis plusieurs années autour des fabriques de citoyenneté. En ce sens, les contributions de ce dossier mettent en lumière des confi­gurations originales où se jouent l’accession et l’inclusion à une communauté, l’exercice d’un pouvoir de proximité ou encore des processus de politisation à partir d’attachements affectifs. L’ensemble de ces expériences individuelles et de ces élaborations collectives, telles qu’elles se maintiennent, se diffusent ou s’hybrident, viennent au final ébranler l’institution et nous invitent à ne pas limiter la fabrique de la citoyenneté à la seule manufacture étatique du « bon citoyen » (Béneï, 2005). Cet effort pour renouveler la réflexion sur une citoyenneté « ordinaire » (Carrel, Neveu, 2014), par des approches empiriquement fondées, participe d’un ques­tionnement plus large de la participation politique, de la vie publique et de l’ethos démocratique. Des travaux de sciences sociales issus d’autres filiations partagent cet agenda de recherche qui invite à privilégier une description appro­fondie des formes vernaculaires de la citoyenneté (Berger, Cefaï, Gayet-Viaud, 2011 ; Cefaï et al., 2012 ; Carrel, 2017), quand des travaux anthropologiques ana­lysent ces conceptions vernaculaires pour en faire un outil de mise en lumière des points aveugles des conceptions dominantes et de leur capacité d’exclusion (Rosaldo, 1994). Les développements récents d’une sociologie d’inspiration prag­matiste, travaillant notamment sur les questions de participation, nourrissent des réflexions méthodologiques et conceptuelles qui convergent avec ce que propose l’approche anthropologique de la citoyenneté. De ce dialogue encore balbutiant émerge notamment une piste problématique qui traverse ce dossier et peut en étayer la lecture : la nécessité de réfléchir à nouveaux frais sur les ressources et les formes de politisation et de citoyenneté.

En se plaçant du point de vue d’expériences buissonnières, en ce qu’elles se jouent à l’écart ou dans les interstices des institutions et des formes et espaces classiques de subjectivation politique, il s’agit de les envisager dans leur diver­sité, qu’elles soient consensuelles ou antagonistes, et de donner une visibilité à des « signaux faibles » de citoyenneté (Carrel, Neveu, 2014). Les processus de citoyenneté s’appréhendent alors particulière­ment depuis ces marges où la forme dominante produit de l’exclusion qui, en retour, se transforme en une épreuve de vérité, moment fondateur de celle-ci (Balibar, 2001a, 2001b). Rapprocher dans un même mouvement des pratiques consensuelles et des usages subversifs, sans en disqualifier aucun, peut alors s’appuyer sur la distinction proposée par E. Isin (2008) entre citoyens « acti­vistes » et « actifs ». Les premiers (citoyens légaux, étrangers, outcasts) réalisent des actes de citoyenneté qui diffèrent des actions sociales déjà instituées (vote, impôts, conscription) ; en cela ils font une différence en brisant des routines et la répétition des pratiques. Ils écrivent leurs propres scripts. Les citoyens « actifs » sont quant à eux engagés dans des pratiques de citoyenneté qui sont celles prévues ou prescrites par la loi, les statuts ou les normes. La lecture des articles ici rassemblés nous montre à la fois des actes de citoyenneté, tels que ceux engagés par les résidents d’un foyer pour « SDF » dans leur résistance aux normes pesant sur l’organisation de leur espace privé, et des situations où actes et pratiques s’entremêlent, comme dans le parcours des jeunes engagés dans le mouvement scout. Ces travaux nous parlent également, parfois au-delà des apparences, de situations ordinaires du point de vue des agents1, et c’est sans doute là un autre apport de ce dossier que d’aborder autrement que sous le registre de l’exceptionnalité ces actes saisis depuis le prisme buissonnier.

En appeler à la métaphore buissonnière en matière de participation et de politi­sation, c’est donc se soucier de formes de subjectivation politique qui ne prennent pas les routes connues et balisées par la recherche, mais empruntent des che­mins de traverse parfois perçus comme peu légitimes car non conformes aux normes dominantes quant à la « bonne manière » d’advenir en tant que sujet politique. Ce dossier propose ainsi de contribuer, modestement, au renou­veau actuel des débats sur les processus de politisation, en prenant appui sur des formes, des espaces ou des dispositifs qui réinterrogent la question de la démocratie, de la participation et de la politisation depuis ses marges. Cette réflexion sur le « substrat participatif » et les actes de « prendre (sa) part » dans un espace collectif ouvre la possibilité de penser l’accès à un commun et l’exercice d’un pouvoir, éventuellement autonome des formes institutionnelles légitimes, potentiellement politique. En cela, ce dossier assume sa généalogie : celle de la mise en chantier d’une analyse des processus de citoyenneté depuis l’anthropologie.